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Une vraie guerre

Une vraie guerre et les dividendes de la guerre des cultures

L'Église catholique et l'invasion russe en Ukraine

Massimo Faggioli

États-Unis

1er mars 2022

L'attaque russe contre l'Ukraine qui a débuté le 24 février aura un impact significatif sur l'Église catholique.

Il y a eu de nombreuses guerres dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, y compris en Europe et surtout dans les années 1990. Mais l'agression de la Russie contre l'Ukraine est différente pour des raisons à la fois politiques et militaires.

Depuis le face-à-face tendu entre John F. Kennedy et Nikita Khrouchtchev il y a quelque 60 ans, aucun président américain et aucun dirigeant russe ne s'étaient affrontés d'une manière aussi spectaculaire que celle à laquelle nous assistons aujourd'hui. Les sous-entendus religieux et théologiques, qui tirent parti du schisme au sein des Églises orthodoxes orientales et le quasi-schisme au sein du catholicisme, participent aux causes de la guerre de la Russie contre l'Ukraine.

L'Ukraine occupe une place centrale à la fois dans le christianisme orthodoxe (marqué par les tensions entre Moscou et Kiev ainsi que Constantinople) et dans le catholicisme (marqué par les relations parfois difficiles que l'Église catholique byzantine ou grecque - parfois appelée de façon désobligeante uniatiste - entretient avec Rome).

Une continuation d’une politique de l'Église ?

Les conséquences de la guerre qui fait actuellement rage en Ukraine auront des répercussions pendant des décennies non seulement dans l'ordre international et dans les relations œcuméniques, mais aussi dans la communauté catholique.

Dans le contexte de la mondialisation des guerres culturelles américaines, les idéologues du ressentiment religieux voient dans l'invasion russe de l'Ukraine la poursuite par d'autres moyens de la politique de l'Église telle qu’ils la souhaitent.

Tout au long de son pontificat, le pape François a dû diffuser son message d'unité de l'unique famille humaine dans un ordre mondial de plus en plus agité. Si ce qui se passe actuellement n'est pas le début d'une nouvelle guerre froide, nous ne sommes plus non plus dans un ordre mondial post-guerre froide.

La guerre en Ukraine intervient dans le sillage de la pandémie de COVID-19, de la crise de la démocratie américaine qui a culminé avec l'assaut contre le Capitole en janvier 2021 et du retrait chaotique d'Afghanistan en août 2021. Mais surtout, elle se déroule au lendemain de perturbations majeures qui se sont accélérées en 2016 avec le Brexit, la tentative de coup d'État en Turquie, l'élection du président Duterte aux Philippines, et surtout l'élection du président Donald Trump aux États-Unis, un homme empêtré dans une relation pour le moins très ambiguë avec le président russe Vladimir Poutine.

Une faiblesse dans la perception de la menace russe

La guerre en Ukraine confirme l’intuition majeure du pontificat de François que nous vivons actuellement une troisième guerre mondiale "par morceaux", ce dont il parlait déjà en 2014 en référence au conflit en Syrie.

Elle corrobore l'interprétation du pape que notre époque est un possible retour aux années 1930 et confirme ses mises en garde contre lun populisme de type hitlérien, surtout depuis 2017. Malgré les failles indéniables du système démocratique en Ukraine, l'invasion russe d'un État souverain s'inscrit dans l'affrontement entre les systèmes ethno-populistes et autoritaires d'un côté et les aspirations démocratiques des nations et des peuples de l'autre.

Est-ce une faiblesse de cette papauté dans la perception de la menace russe ou n'a-t-on pas réussi à comprendre que le désir du pape de faire du Patriarcat de Moscou un partenaire clé pour faire progresser l'œcuménisme et les relations internationales n'empêchait pas la diplomatie vaticane de répondre aux menaces que Poutine fait peser depuis longtemps sur la paix.

La réponse initiale du pape à l'invasion de Poutine

Le Patriarcat de Moscou reste l'interlocuteur indispensable aux yeux de Rome, mais les spécialistes de la tradition orthodoxe orientale mettent en garde l'Occident depuis des années contre la manipulation de l'Église par Poutine au service d'une idéologie néo-impériale.

Cette manipulation a des conséquences qui vont au-delà de la Russie et bien au-delà de la religion.

Le Vatican et le pape François ont tenté de rectifier le tir ces derniers jours, mais parmi les catholiques ukrainiens, on peut ressentir un discret sentiment de déception.

Il y a une différence avec ce que François a fait lors de crises précédentes. Par exemple, il a personnellement dirigé une veillée de prière sur la place Saint-Pierre le 7 septembre 2013, alors que les États-Unis menaçaient d'attaquer la Syrie, une attitude très différente des déclarations et gestes publics qu'il a faits envers l'Ukraine et la Russie.

Dans la période précédant l'invasion du 24 février, les appels personnels de François étaient timides et façonnés par la réticence à nommer agression la décision russe. Jusqu'à la fin du mois de février, le pape et les médias du Vatican ont pris soin d'éviter de mentionner la Russie et Poutine.

Compliquer le discours politique du pontificat de François

Cette guerre est un test clé pour la doctrine vaticane de "neutralité positive", comme l'a souligné le secrétaire d'État, le cardinal Pietro Parolin, dans un discours en février 2019 - une posture qui contribue à construire un dialogue entre les parties impliquées en faveur de la promotion des droits de l'homme.

La guerre en Ukraine complique également des aspects clés de la politique du pontificat de François.

Dans ses enseignements et ses gestes, le pape argentin s'attarde à juste titre sur les fautes et les responsabilités de l'Occident, par exemple sur l'immigration, les réfugiés, l'environnement.

Il le fait sans jamais adopter l'idéologie anti-libérale, mais il tente clairement de dissocier le catholicisme de l'ordre libéral occidental, en faveur d'une perspective mondiale post-capitaliste plus conforme aux valeurs de l'enseignement social catholique.

Mais il s'avère que les menaces contre les valeurs de la doctrine sociale catholique - à commencer par la dignité de toutes les personnes humaines - ne viennent pas seulement du capitalisme occidental et de la modernité libérale.

Elles proviennent également d'autres systèmes - que le Vatican a été prudent de ne pas critiquer ouvertement - soutenus par les puissances mondiales émergentes ou de retour : la Russie, la Chine et l'Inde.

La guerre et les trajectoires théologiques du catholicisme mondial

La tentative de François d'offrir une alternative au libéralisme occidental doit désormais tenir compte du fait qu'avec le retour d'une confrontation directe comme la guerre froide, l'approche catholique du monde pourrait devoir faire face à une nouvelle génération de libéraux protagonistes de la guerre froide qui constituaient un pilier fondamental du catholicisme américain du 20e siècle.

Le pape, en revanche, s'est montré très éloigné de cette mentalité, tant sur le plan théologique que politique.

La guerre en Ukraine est également susceptible d'avoir des conséquences importantes sur les trajectoires théologiques du catholicisme mondial. Enseigner et parler du Concile Vatican II est devenu terriblement compliqué. Les aspirations conciliaires à l'unité œcuménique et interreligieuse au sein de l'unique famille humaine semblent aujourd'hui perdues dans le passé, en particulier pour les étudiants nés dans les années précédant ou suivant immédiatement le 11 septembre. Ils n'ont connu qu'un monde façonné par les attaques terroristes du 11 septembre 2001.

Parallèlement, la guerre de Poutine en Ukraine change (ou pourrait changer) certaines des hypothèses que le catholicisme post-Vatican II a retenues sur la paix et la guerre.

Cela ne veut pas dire que cela changera l'enseignement de l'Église sur la paix depuis Jean XXIII, mais la façon dont les catholiques perçoivent la question.

Remettre en question la "guerre juste" et la démocratie

Jusqu'à présent, on a cherché à repenser la théorie de la "guerre juste" de l'Église, jusqu'à l'abandonner officiellement. Une conférence Pax Christi qui s'est tenue au Vatican en avril 2016 a plutôt appelé à une radicalisation prophétique de l'enseignement sur la paix.

C’est désormais plus difficile à accepter, surtout si vous vivez en Europe de l'Est et que vous vous sentez menacé par la Russie de Poutine.

Dans le même temps, l'argument de Jean XXIII en faveur de la paix - que l'on retrouve dans son testament personnel et dans sa dernière encyclique Pacem in Terris - est plus pertinent aujourd'hui que jamais.

La guerre en Ukraine pourrait et devrait faire sortir les Églises, en particulier les catholiques, de leur agnosticisme moral et théologique vis-à-vis de la démocratie.

Il est vrai que la propagande de Poutine fait appel aux sentiments nationalistes et néo-impériaux des orthodoxes russes plus qu'à ceux des Occidentaux. Mais en même temps, nous avons assisté ces dernières années non seulement à la propagation d'un sentiment pro-Poutine aux États-Unis, mais aussi à la montée d'un ressentiment pro-Poutine parmi les catholiques de premier plan.

La fascination du catholicisme américain de droite pour Vladimir Poutine

Les derniers messages sur les médias sociaux des gourous du catholicisme intégriste aux États-Unis à propos de la guerre en Ukraine témoignent de la radicalisation de cette culture. Elle ne se loge pas seulement dans certains coins sombres d'internet : elle fait désormais partie du nouvel establishment catholique.

L'assaut de la Russie contre l'Ukraine comporte un aspect croisade qu'un certain nombre de conservateurs religieux influents ou de réactionnaires trouvent attractif. Ce sont ces mêmes qui ont toujours accusé le pape François d'être un populiste et non un vrai catholique.

Il est difficile de décrire la corruption intellectuelle et morale des catholiques de droite américains qui se moquent de l'Ukraine et encouragent ouvertement Poutine. Depuis 2016, les médias catholiques de droite ont régulièrement et aveuglément soutenu les partisans de Poutine, si ce n'est Poutine lui-même.

Parmi ceux qui ont payé le prix de cette corruption intellectuelle et morale, se trouve l'unité de la communauté orthodoxe orientale aux États-Unis.

Il existe des points communs entre la cause perdue de Poutine ("l'éclatement de l'Union soviétique a été la plus grande tragédie géopolitique du XXe siècle") et la cause perdue des conservateurs américains (la guerre civile en tant que "noble combat" pour les droits des États face à l’État fédéral).

Poutine a creusé un fossé entre les différents fronts des "guerres culturelles" qui ont embrasé les Églises depuis les années 1990, avec la fin de la guerre froide. Ce n'est pas une coïncidence.

L'invasion de l'Ukraine pourrait être un tournant.

Les "vraies guerres" et les "guerres culturelles"

L'assaut contre le Capitole en janvier 2021 n'a pas fait éclater la bulle des catholiques trumpiens, mais leur soutien à la guerre de Poutine en Ukraine pourrait bien le faire. Cela est vrai pour les catholiques trumpiens aux États-Unis, mais aussi dans d'autres pays.

En Italie, par exemple, des dirigeants d'extrême droite comme Matteo Salvini et Giorgia Meloni ont embrassé la rhétorique anti-occidentale de Poutine au cours des dernières années.

Ces heures ne jettent pas seulement la lumière sur certains intellectuels déséquilibrés et sur le parti républicain aux États-Unis. Elles ont quelque chose d'important à dire aux dirigeants catholiques, en particulier aux évêques.

Les commentaires positifs sur la Russie et Poutine sont une extension des guerres culturelles et des politiques de récrimination qui ont animé la droite catholique mondiale.

La popularité de Poutine fait partie du ressentiment des catholiques intégristes de l'Ouest contre un monde cosmopolite et sécularisé. L' « œcuménisme de la haine » dont parlait il y a quelques années le journal La Civiltà Cattolica - piloté par le Vatican et dirigé par les jésuites -, en référence aux États-Unis, a également des dimensions internationales.

Les schismes de l'Église suivent parfois une guerre, voire l'annoncent. Il y a plus qu'un mot en commun entre les "guerres culturelles" et les "vraies guerres" : l'une mène facilement à l'autre.

Pour en savoir plus : https://international.la-croix.com/news/signs-of-the-times/a-real-war-and-culture-war-dividends/15718

 

Traduit par J.P.

 

 

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Date de dernière mise à jour : 23/06/2022