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La synodalité exige des attitudes spirituelles étrangères à de nombreux catholiques

La synodalité exige des attitudes spirituelles étrangères à de nombreux catholiques

Entretien avec Jos Moons, un jésuite néerlandais qui enseigne à l'Université catholique de Louvain et prépare actuellement un livre sur le projet de synodalité du pape François

Hendro Munsterman

Espagne

14 février 2022

"Synodalité" n'est pas seulement un mot compliqué, c’est aussi un mot nouveau dans la tradition catholique.

Pourtant, dans ses fondements, la synodalité est très simple, affirme le théologien Jos Moons. "Elle peut s’exprimer en trois points simples : nous sommes l'Église ensemble, en chemin et sous la conduite de l'Esprit", soutient le jésuite néerlandais de 41 ans.

Mais il admet qu’elle se complique rapidement, car elle touche la participation des croyants à la vie de l'Église. Comment organiser un processus qui prenne au sérieux la participation de 1,3 milliard de catholiques dans le monde ?

J. Moons, qui est entré dans la Compagnie de Jésus en 2009, a rédigé sa thèse de doctorat sur Lumen gentium et le renouveau de l’Esprit. Il est actuellement à Salamanque (Espagne) où il termine un congé sabbatique de neuf mois, qu'il appelle "cours de recyclage pour les jésuites". En mai, il retournera en Belgique où il travaille en paroisse et enseigne à l'Université catholique de Louvain. De retour, il compte faire "un examen de ce qui se passe dans le monde autour de la synodalité". Il le conçoit comme un "service à grande échelle" pour les universités et l'Église tout entière. Il travaille aussi actuellement avec deux collègues théologiens à la rédaction d'un livre sur la synodalité.

"Nous voulons montrer que la synodalité en tant que pratique ecclésiale existe en fait depuis très longtemps. Beaucoup de gens ne le savent pas. Mais elle fonctionne depuis des siècles, par exemple dans les monastères ou dans d'autres Églises chrétiennes", a-t-il déclaré.

J. Moons a accordé l'interview suivante au journaliste Hendro Munsterman.

Hendro Munsterman : de quoi la synodalité a-t-elle besoin pour réussir ?

Jos Moons

La synodalité exige certaines attitudes spirituelles auxquelles nous ne sommes pas habitués dans l'Église catholique.

Par exemple, l'attitude spirituelle de l'audace : elle a traditionnellement été découragée. La synodalité exige également une attitude d'écoute. Les évêques ne sont pas formés à cela et les croyants ordinaires non plus. Écouter dans le but d'entamer une discussion, ils peuvent généralement le faire. Mais écouter dans le sens d'être sincèrement curieux de ce que pense l'autre leur est beaucoup plus difficile.

Enfin, la synodalité requiert l'attitude spirituelle du discernement. Lorsque différentes voix s'élèvent, il faut les peser. Cela présuppose une liberté intérieure de la part des personnes concernées, ce à quoi nous ne sommes pas non plus souvent habitués dans l'Église.

Les évêques connaissent souvent la situation et ne savent pas toujours relativiser leur propre opinion. Les fidèles baptisés, quant à eux, trouvent souvent les situations de synodalité difficiles.

Mais si tout le monde a le droit de s'exprimer, n'y a-t-il pas un risque de cacophonie ? Si le peuple pense quelque chose, est-ce forcément l'avis de l'Esprit Saint ?

Cela peut sembler naïf, et ça l'est en effet.

Mais la peur de certains d'entrer dans ce processus est tout aussi naïve.

Si les fidèles catholiques, à une large majorité, pensent quelque chose, vous ne pouvez pas exclure la possibilité que l’Esprit veuille par eux parler à l'Église.

Comment mesurer et mettre en balance ?

Les évêques disent souvent que ceci ou cela est l'enseignement de l'Église et que ce doit être enseigné et défendu. C’est ce que ressentent avec difficulté les croyants.

La position des évêques mérite respect et attention, tout comme celle des fidèles. Mais nous avons besoin de réfléchir calmement à cette question. S’il y a un groupe qui est spécialisé dans ce domaine, c'est l'université. Elle n'y est pas assez impliquée.

Comment cela fonctionne-t-il concrètement ?

Je vais vous donner un exemple.

À Louvain, je donne une conférence sur la place des femmes dans l'Église catholique romaine et je fais lire aux étudiants un chapitre contenant des preuves historiques de l'existence de femmes diacres dans les premiers siècles de l'Église. Ces preuves sont irréfutables.

Parallèlement je constate que dans ma propre formation théologique, je n'en avais jamais entendu parler. Je constate également qu’elles ne jouent aucun rôle dans le discours de l'Église sur le diaconat.

Je constate qu'à Rome, on monte soigneusement une commission, puis une autre, alors que les preuves sont là.

Il y a une bonne raison théologique à ce que ressentent les baptisés, à leur sentiment de difficulté.

Si nous devons analyser ce que les croyants pensent, il nous faut regarder non seulement la doctrine de l'Église mais aussi l'université, là où la pensée évolue.

Je constate avec tristesse qu'il existe un grand fossé entre l'Église et la théologie.

Les évêques se sentent les gardiens de la tradition. N'en est-il plus ainsi ?

Je ne veux pas dépouiller les évêques de leur autorité d'enseignement, mais il serait bon que les évêques non seulement enseignent, mais soient aussi des apprenants. Et ce, non seulement dans la théologie de l'Église mais aussi dans la théologie universitaire où les normes de solidité intellectuelle s'appliquent.

Les catholiques n'ont-ils pas besoin de plus d'instruction catéchétique et théologique ?

Ce que l'évêque néerlandais Gérard de Korte appelle le "mutisme" des catholiques est vrai : nous en savons souvent si peu et ce que nous savons, nous le disons mal.

Mais il ne s'agit pas seulement d'un apprentissage intellectuel ; il s'agit aussi d'un apprentissage spirituel : comment vivre en relation avec Dieu ?

Si nous devons enseigner des choses, il faut qu’elles soient convaincantes.

Si vous regardez, par exemple, ce qui est dit sur la place des femmes dans l'Église et l'ordination des femmes au ministère, il est très difficile d'accepter intellectuellement les arguments qui nous sont donnés par le Magistère.

N'y a-t-il pas un danger pour l'unité catholique si chacun est autorisé à mettre en avant ses opinions subjectives ? N'y a-t-il pas des menaces de schismes ?

Ce danger ne peut être évité. Il fait partie des temps modernes. L'individu est devenu très important dans la culture moderne. On se retrouve automatiquement dans une situation de pluralité.

Tout le monde participe, y compris les catholiques traditionalistes. Ils disent par exemple : "Je vais à une liturgie traditionnelle, parce que j'y trouve beaucoup de nourriture". C'est un argument personnel et tout à fait moderne.

Le défi de notre Église n'est pas tant de rechercher l'uniformité, mais de se rassembler avec des perspectives différentes.

La synodalité exige beaucoup de confiance dans l'Esprit Saint. Mais ce dernier est plutôt insaisissable. Comment savoir ce que l'Esprit veut de l'Église ?

Tout d'abord, il est important de ne pas considérer l'Esprit comme une sorte de force, mais de réaliser qu'il est activement impliqué. C'est souvent difficile à imaginer pour les Occidentaux, mais très important.

Si l'Esprit ne se présente pas comme le protagoniste, l'acteur principal reste la hiérarchie, et alors, comme une évidence, l'obéissance devient la principale vertu.

Si l'Esprit est l'acteur principal, alors la vertu principale est le discernement. Il faut alors sentir spirituellement ce qui est sage et cela demande un détachement de tous bords.

Par exemple les traditionalistes doivent accepter qu'ils ne savent pas toujours exactement comment les choses sont et devraient être, et les progressistes se défaire d'un peu d'impatience.

L'impatience, lorsqu'elle est présente dans le discernement, est typiquement quelque chose qui ne vient pas de l’Esprit. On devient dur, frustré, cynique.

Le pape fait intentionnellement du discernement un processus, parce que dans un processus, les pensées peuvent être purifiées.

Cette interview a été publiée pour la première fois dans le journal chrétien néerlandais Nederlands Dagblad.

Pour en savoir plus : https://international.la-croix.com/news/religion/synodality-requires-spiritual-attitudes-foreign-to-many-catholics/15642

traduit par Jean-Paul

 

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Date de dernière mise à jour : 23/06/2022