Le risque de devenir « juste légèrement catholique »

Le risque de devenir « juste légèrement catholique »

Ce que l'opposition catholique à Joe Biden et au pape François peut signifier pour l'avenir de l'Église aux États-Unis.

Massimo Faggioli

États-Unis

2 novembre 2021

La récente rencontre du président Joe Biden avec le pape François a montré à nouveau l'animosité que la droite et l’extrême droite catholiques américaines nourrissent envers l'évêque de Rome.

Cette animosité virulente est devenue imagée. Un évêque américain (catholique !) a qualifié François de "serpent", une insulte qui rappelle les métaphores anticatholiques du XVIe siècle contre la papauté et les jésuites.

L'assimilation aux animaux comme moyen de dénigrer François est une réception étonnante de son encyclique Laudato si'. Mais c'est la seule façon de voir chez certains (L'évêque en question a supprimé le tweet offensant et s'est excusé mais il a continué à « tweeter » de manière polémique sur la rencontre du pape avec J. Biden).

Beaucoup se demandent ce qui se serait passé sous les prédécesseurs de François, si des évêques catholiques avaient publiquement insulté et méprisé le pape (Il s’agit de ce que le Code de droit canonique -canon 1373- appelle "crimes contre les autorités ecclésiastiques et la liberté de l'Église").

Le problème est devenu trop important pour être traité du seul point de vue canonique. Ce phénomène est un scandale. Il n'est plus limité à des cas isolés, il est devenu une constante dans les relations entre les leaders les plus influents de la droite catholique américaine et le pape.

Cette animosité de la droite et de l’extrême droite catholiques a commencé, non pas avec l'élection de J. Biden à la présidence, mais plus de sept ans auparavant avec l'élection de François.

Le mépris de la tradition par ceux qui prétendent la défendre

C'est une réaction enragée contre le fait que la trajectoire du catholicisme - tant aux États-Unis que dans le monde - ne suit pas les plans de ceux qui envisageaient non seulement un catholicisme naturellement conservateur mais conservateur à la manière du catholicisme conservateur aux États-Unis.

Depuis la candidature à la présidence de John Kerry en 2004 -un autre catholique- la droite catholique américaine a demandé avec insistance que l'Eucharistie soit refusée aux hommes politiques favorables au maintien de la légalité de l'avortement.

Ils invoquent le Code de droit canonique. Mais ils omettent de mentionner que l'enseignement sur la communion « remède pour les pécheurs » est la doctrine de l'Église et non une innovation du pape François.

Le Concile de Trente (Session XXII) a affirmé clairement que, dans l'Eucharistie, le Seigneur "pardonne les fautes et les péchés, même graves" (crimina et peccata etiam ingentia dimittit, cf. Denzinger[1], no 1743). Ce mépris de la tradition de la part des catholiques qui veulent sanctionner J. Biden pour faire avancer leur programme anti avortement (Alors qu’une véritable culture pro-vie est tragiquement urgente aux États-Unis) n'est pas seulement dû à un calcul idéologique mais est souvent le fait d'une ignorance réelle.

Ce que nous constatons dans les débats entre les catholiques américains - tant dans les contextes intra-ecclésiaux que sur la place publique - est un effondrement du sens de la tradition.

Il est  remplacé par une idée de la tradition religieuse politiquement opportune mais pas authentiquement catholique.

C'est l'une des conséquences de la crise de la réception intellectuelle et théologique de Vatican II et de sa doctrine sur l'Église.

Une crise du "sensus Ecclesiae" [2]

La connaissance des institutions ecclésiales est manifestement insuffisante.

Dans le cadre des relations entre la présidence américaine et la papauté, nous avons constaté un manque total de compréhension, y compris chez certains évêques, de ce que sont l'évêque de Rome, le Vatican, le Saint-Siège, l'Église universelle et des fonctions et rôles de chacun.

Le petit mais vaste monde que nous appelons "Rome" ou "le Vatican" est devenu plus complexe depuis les temps de Pierre, de Jules II[3] et de Pie IX[4]. Un gouvernement d'État et un gouvernement d'Église s’y côtoient, soutenus par un service diplomatique. Sur son petit territoire, se trouvent des églises, un monastère, des fonctionnaires, une banque, un site touristique, un musée, un bureau de poste, un service d'incendie, une prison et bien d'autres encore.

François et Biden connaissent bien cette situation. Certains des idéologues de la droite catholique le savent aussi mais ils choisissent de le cacher à leurs partisans et à leurs sponsors.

Il ne s'agit pas d'une crise théologique concernant les enseignements traditionnels sur l'avortement et l'Eucharistie, qui ne sont pas remis en question.

C'est une crise théologique sur le sensus Ecclesiae, une crise ecclésiologique sur le "sens de l'Église", qui risque d’être conformé - même par les dirigeants épiscopaux de l'Église elle-même - aux besoins immédiats de la politique ecclésiale.

Juste "légèrement catholique"

Les perdants de la guerre civile en Irlande ont pris le pouvoir en 1932, avec à leur tête un homme appelé Sean Francis Lemass.

Quelques années auparavant, on lui avait demandé si son parti politique, le Fianna Fáil, était entièrement acquis aux idéaux démocratiques. Il avait répondu que son parti était "légèrement constitutionnel".

Nous pourrions reprendre cette réponse pour les cercles influents du catholicisme américain. En termes d'ecclésiologie et de communion avec l’Église universelle, ils ont montré, et continuent de le faire, un niveau de mépris pour l'évêque de Rome qui nous amènerait à juste titre à dire qu'ils ne sont plus que "légèrement catholiques".

Le problème n'est pas le pape François. C’est un problème beaucoup plus vaste.

Les préoccupations sociales et politiques ont façonné la théologie contemporaine au point que tous les domaines de la théologie sont devenus, d'une manière ou d'une autre, de la théologie politique. Aujourd'hui dans le contexte américain et de la même manière, l'ecclésiologie catholique a pris la forme d'une ecclésiologie politique sectaire et donc non catholique.

Au sein de cette culture catholique particulière, l’aspect politique passera à un moment donné, mais l’aspect religieux durera un peu ou beaucoup plus longtemps, notamment parce que les "guerres culturelles" américaines sont devenues mondiales.

Les réactions au pontificat de François ont démontré que nous avons dépassé le point où le néo-conservatisme et le néo-traditionalisme catholiques américains auraient pu disparaître comme une fièvre passagère ayant une vie aussi courte que le temps politique qui l'a générée.

Critères de base pour rester catholique

C'est différent. C'est un mouvement religieux au sein de l'Église catholique et il doit être traité comme tel, en rappelant certains critères de base de l'ecclésiologie pour rester dans l'Église catholique.

En voici déjà trois.

Le premier est que l’unité entre la vie et la foi que l'on professe nécessite la cohérence entre les objectifs, les méthodes et les comportements. Le catholicisme n'est pas bien servi quand il protège des dirigeants politiques dont la vie privée manifeste un mépris généralisé des valeurs chrétiennes et de la décence humaine.

Le deuxième est la reconnaissance et l’acceptation de la pluralité légitime des manières de vivre le catholicisme.

Le troisième est la communion visible entre les évêques et l'évêque de Rome, le pape.

Comme le stipule la constitution de l'Église de Vatican II, Lumen Gentium, le collège des évêques et les évêques n'ont aucune autorité s'ils ne sont pas en communion avec le successeur de Pierre.

La crise systémique de l'Église institutionnelle a affaibli notre "sens de l'Église".

Le risque de créer une fausse équivalence est réel : l’aile libérale-progressiste de l’Eglise n'a jamais montré un tel mépris pour les critères de base de la communion ecclésiale.

La controverse sur Joe Biden et la communion est importante. Non pas qu'il s'agisse du président américain mais parce qu’elle exprime l’opposition de conservateurs et de traditionalistes qui continuent à appeler conservateur et traditionnel ce qui ne l'est pas.

Plus d'informations ici :

https://international.la-croix.com/news/signs-of-the-times/the-risk-of-becoming-just-slightly-catholic/15147?utm_source=NewsLetter&utm_medium=Email&utm_campaign=20211103_mailjet


[1] Théologien allemand du XIXème siècle célèbre pour son « Symboles et définitions de la foi catholique ». Voir le paragraphe 1743

[2] Le sens de l’Eglise

[3] Pape de 1503 à 1516. Un pape plus séculier que religieux dans ses efforts pour élargir le pouvoir temporel de la papauté.

[4] Pape de 1846 à 1878. Résolument conservateur, il est l'auteur du Syllabus et de l'encyclique Quanta cura, qui condamnent toute forme de modernisme dans l'Église.  Il convoque le premier concile œcuménique du Vatican qui définit l'infaillibilité pontificale.

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