Le défi du leadership dans l'Église

Le défi du leadership dans l'Église

Le dialogue envisagé par le pape François exige de tous ses participants une grande énergie, d’être prêt à changer d'opinion tout en étant passionné par ses propres convictions

Andrew Hamilton

Australie

16 août 2021

Parmi les catholiques australiens, le Concile national et les préparatifs du Synode de Rome sur la synodalité ont suscité espoir et scepticisme.

Une Église dont le nombre de participants à la vie publique et les ressources financières diminuent, et qui est découragée par l'ampleur des abus commis sur des enfants par ses responsables, doit trouver de nouvelles voies. Mais il n'est pas certain que les processus du Concile et du Synode susciteront une nouvelle énergie pour le changement.

Deux livres récents exposent l'ampleur du défi et le type de leadership pour le relever envisagé par le pape François dans son processus synodal. Comme son titre l'indique, Wrestling with the Church Hierarchy (Lutter contre la hiérarchie dans l’Eglise) jette un regard critique sur le « leadership » dans l'Église catholique.

Il comprend des articles annotés et des entretiens de John Warhurst, politologue et chroniqueur de longue date dans Eureka Street[1]. La collection rassemble des textes sur l'Église catholique australienne et ses relations avec l'État, de la correspondance, des plaidoyers et des opinions personnelles.

Elle commence par les conclusions de la Commission royale sur les abus sexuels, qui a proposé un audit[2] d'une organisation dont les valeurs opérationnelles différaient fortement de sa mission officielle, tant dans l'action de certains de ses agents que dans la couverture de leurs crimes.

Cela a conduit un groupe de catholiques de Canberra auquel Warhurst appartenait à plaider pour une réforme de l'Eglise en réponse à cet événement, et plus tard à l'annonce du Concile national.

Warhurst apporte à ce travail sa participation et son expérience étendues au sein d'organismes catholiques concernés par la justice sociale. Lorsqu'il s'est entretenu avec des dirigeants catholiques au sujet du concile national et de ses processus, il a constaté l'intention d'éviter tout engagement.

Le ton général de ses écrits n'est pas polémique mais démonstratif et persuasif, respectueux des personnes et positif dans la proposition de réformes nécessaires. Il est manifestement frustré par la difficulté de persuader les dirigeants de l'Église de s'engager dans des voies qui sont communément reconnues comme de la bonne gouvernance.

Il considère que les défauts de la dirigeance hiérarchique catholique sont structurels, entraînant un manque de transparence, de responsabilité, de consultation, d'inclusion et d'humilité, et une surabondance de cléricalisme.

Le travail de Warhurst est utile pour illustrer de manière très détaillée les difficultés à promouvoir les changements nécessaires face à la paralysie structurelle.

Le petit livre d'Anne Benjamin et Charles Burford le complète en présentant une approche attrayante et détaillée de la dirigeance dans l'Église qui pourrait libérer l'énergie nécessaire à la réforme.

Leadership in a Synodal Church (La dirigeance dans une Eglise synodale) est éclairé par une connaissance des théories contemporaines du leadership. Il fournit le contexte permettant de comprendre le concept d'Église synodale du pape François.

La grande vertu de ce livre est de rendre compte de manière complète et systématique des éléments et contextes qui caractérisent les bonnes organisations et leur gouvernance.

Il souligne l'importance de la mission de l'Église et des valeurs qu'elle incarne, ainsi que de son incarnation dans la culture de l'Église - le "c'est ainsi que nous faisons les choses ici" - et dans sa gouvernance et sa prise de décision. Un bon leadership assure la cohérence entre ces facettes de l'Eglise. Il est fondé sur la foi.

Benjamin et Burford construisent la discussion sur la gouvernance autour de l'accent mis par le Pape François sur la synodalité, elle-même basée sur une compréhension claire et stimulante de la mission qui consiste à répandre le Royaume de Dieu en suivant la voie de Jésus.

La gouvernance incarnera cette mission en encourageant les relations qui incarnent ces valeurs à tous les niveaux de la politique et de l'administration.

Elle sera caractérisé par la transparence, la responsabilité, la prise de décision partagée, le respect constant dans toutes les relations et processus internes et externes, et l'énergie libérée pour la mission.

Comme dans les écrits de Warhurst, le contraire de ce modèle est illustré par la crise des abus sexuels et la manière dont les dirigeants de l'Eglise y ont répondu.

Incarner les valeurs inhérentes à la mission de l'Église

Les auteurs illustrent ce qu'implique le leadership en se référant à l'image de la synodalité du pape François.

Ils y voient un moyen de briser la paralysie inhérente aux structures de gestion hiérarchiques, à une caste de dirigeants autoréférents et à des prises de décision arbitraires et non consultatives.

Dans la synodalité, le leadership s'exerce à tous les niveaux de l'Église ; les évêques doivent rechercher les idées émises par les communautés locales dans leur engagement auprès de ceux qui sont en marge de l'Église, y réfléchir à leur tour, en discuter aux niveaux national et international, puis les exprimer dans la vie de l'Église.

Les relations à tous les niveaux sont caractérisées par l'écoute et l'incarnation des valeurs inhérentes à la mission de l'Église.

La synodalité présuppose chez les participants une connaissance de soi et un engagement à la suite de Jésus.

L'image séduisante du leadership chrétien que dresse ce livre, et l'image vivifiante des blocages et de l'inertie que dresse le récit de Warhurst, inciteront naturellement les lecteurs à se demander si le projet synodal du pape François a une chance d'aboutir. De nombreux catholiques ont des doutes. Ces doutes sont raisonnables. Ils sont fondés sur des jugements concernant la situation difficile de l'Église catholique et des sociétés occidentales contemporaines.

Une difficulté majeure, reconnue par Warhurst, est que les évêques, qui devront encourager et diriger l'adhésion des Australiens au processus synodal, disposent de peu de ressources en termes de personnes, d'argent et de temps.

Ils ont un clergé peu nombreux et vieillissant, des communautés en diminution, peu d'argent, et des limitations croissantes en vertu de la législation gouvernementale.

Ils portent également le poids de l'histoire. Autrefois capables d'agir en tant que seigneurs féodaux de leur propre royaume sous l'autorité d'un roi éloigné, ils ont ensuite été traités comme les agents d'un monarque papal qui jouissait du droit divin des rois et font maintenant partie d'une vaste bureaucratie sans pouvoir mais avec de grandes responsabilités.

Ils sont réticents à agir sans l'autorisation de Rome, ne disposent pas de structures efficaces pour agir en tant que groupe national, ils portent la tache du scandale des abus sexuels sur les enfants et ont peu de ressources.

En outre, ils ont une capacité limitée à mettre en œuvre des changements dans leurs propres diocèses. Ils doivent travailler par l'intermédiaire du clergé de leur paroisse. Ce n'est pas toujours facile.

Interpellé par un paroissien qui lui reprochait de ne pas être d'accord avec un pape infaillible, un curé de paroisse a répondu avec humour, mais avec une certaine vraisemblance : "Chaque curé est infaillible dans sa propre paroisse".

Ce sont là quelques-uns des facteurs qui font douter que la conversation synodale génère de l'énergie pour la mission. Les tendances de la vie publique peuvent également intensifier le doute.

Le manque de confiance dans une gouvernance perçue comme inefficace, délibérément opaque, intéressée et éloignée de la vie des gens, se répercute sur d'autres institutions, y compris les Eglises, et s'exprime par l'apathie et le ressentiment.

Une conversion du type de celle envisagée par le pape François exige de tous ses participants une grande énergie, la volonté de changer d'opinion, et la volonté de voir leurs convictions affaiblies. Ceux qui y participent doivent être prêts à se laisser convaincre par des personnes avec lesquelles ils ne sont pas d'accord, et à exiger plus que l'opinion de la majorité pour valider les décisions.

Le défi auquel sont confrontés les dirigeants qui préconisent une telle stratégie est de faire en sorte que les gens y croient, qu'il s'agisse de présidents, de premiers ministres, d'évêques, d'administrateurs centraux, de prêtres ou de membres de congrégations.

Les dirigeants doivent être capables de toucher des croyances ou des engagements qui vont au-delà des intérêts individuels et de susciter l'engagement plutôt que le détachement. Seule une foi active dans la communauté, la démocratie ou la solidarité peut surmonter le désengagement.

Dans l'Église catholique, une telle confiance dépend de la croyance opérationnelle que le Saint-Esprit est actif dans la vie de l'Église pour donner vie à l'Évangile, et qu'il peut faire un feu de joie à partir de bois détrempé.

Le pape François a clairement cette confiance dans le pouvoir de l’Esprit de briser tous les obstacles et de rendre fertile un sol stérile. D'autres peuvent être sceptiques.

Mais quoi d'autre qu'une telle confiance pourrait permettre une réforme dans la vie publique ou dans l'Eglise ?

Andrew Hamilton est rédacteur à Eureka Street et aux Services sociaux jésuites.

Pour en savoir plus : https://international.la-croix.com/news/religion/the-challenge-of-church-leadership/14778

The challenge of Church leadership

Conversation of the kind envisaged by Pope Francis requires from all its participants great energy, readiness to change their opinion, and willingness to have their own passionate convictions

By Andrew Hamilton

Australia

August 16, 2021

Among Australian Catholics the Plenary Council and the preparations for the Synod in Rome on Synodality have aroused hope and stirred scepticism.

It is clear that a Church diminishing in numbers of participants in its public life and in its financial resources, and discouraged by the extent of child abuse by its officers, must find new ways. But that the processes of the Council and the Synod will spark fresh energy for change is not a given.

Two recent books set out the size of the challenge and the kind of leadership for meeting it envisaged by Pope Francis in his Synodal process. As its title suggests, Wrestling with the Church Hierarchy takes a critical view of the leadership of the Catholic Church.

It comprises annotated articles and talks of John Warhurst, a political scientist and long-standing columnist in Eureka Street. The collection gathers together descriptions of the Australian Catholic Church and its relationship to the State, correspondence, advocacy and personal views.

It begins with the findings of the Royal Commission on Sexual Abuse, which offered a study of an organisation whose operative values differed sharply from its professed mission both in the action of some of its officers and the cover up of their crimes.

It led a group of Canberra Catholics to which Warhurst belonged to advocate for church reform in response to this event, and later to the announcement of the Plenary Council.

Warhurst brings to this work his extensive participation and experience in Catholic agencies concerned with social justice. In his engagement with Catholic leaders about the Plenary Council and its processes he found them generally intent on avoiding engagement.

The overall tone of his writing is not polemical but explanatory and persuasive, respectful of persons and positive in proposing necessary reform. He was clearly frustrated by the difficulty of persuading Church leaders to engage in ways that are recognised commonly as good governance.

He sees the defects of Catholic hierarchical leadership as structural, leading to a lack of transparency, accountability, consultation, inclusivity and humility, and a surfeit of clericalism. In that sense the tone of the book is elegiac.

Warhurst's work is helpful in illustrating in great detail the difficulties of promoting needed change in the face of structural paralysis.

The short book of Anne Benjamin and Charles Burford complements it by presenting an attractive and detailed understanding of leadership in the Church which might free the energy needed for reform.

Leadership in a Synodal Church is informed with familiarity with contemporary theories of leadership. It provides the background for understanding Pope Francis' concept of a synodal Church.

The great virtue of this book is its comprehensive and systematic account of the elements and contexts that characterise good organisations and their leadership.

It emphasises the importance of the mission of the Church and the values it embodies, and of its embodiment in the culture of the church – the 'this is the way we do things here' – and in its governance and its decision making. Good leadership ensures the coherence between these facets of the church. It is grounded in faith.

Benjamin and Burford build the discussion of leadership around Pope Francis' emphasis on Synodality, itself based on a clear and challenging on an understanding of mission as spreading the Kingdom of God in following Jesus' way.

Leadership will embody this mission by encouraging relationships that embody its values at all levels of policy and administration.

It will be characterised by transparency, responsibility, shared decision making, consistent respect in all internal and external relationships and processes, and energy released for mission.

As in Warhurst's writing, the polar opposite of this model is illustrated by the sexual abuse crisis and the way in which church leaders first responded to it.

Embodying the values inherent in the Mission of the Church

The writers illustrate what leadership involves by referring Pope Francis' image of Synodality.

He sees in it a way to break down the paralysis inherent in hierarchical management structures, a self-referential leadership caste, and decision making that is arbitrary and non-consultative.

In Synodality leadership is exercised at all levels of the Church as the insights gained in local congregations in their engagement with those at the margins of the Church are sought out by bishops, are in turn reflected on, are brought into conversation at national and international level, and then expressed in the life of the church.

Relationships at all levels are characterised by listening and by embodying the values inherent in the Mission of the Church.

Synodality presupposes in the participants self-knowledge and commitment to the following of Jesus.

The attractive picture of Christian leadership in this book, and the bracing picture of intractability and inertia in Warhurst's account, will naturally prompt readers to ask whether Pope Francis' Synodal project is in with a chance. Many Catholics have their doubts. These doubts are reasonable. They are based in judgments about the predicament of the Catholic Church and of contemporary Western societies.

A major difficulty, recognised by Warhurst, is that Bishops, who will need to encourage and lead Australian buy-in to the Synodal process, are poorly resourced in terms of people, money and time.

They have few and ageing clergy, diminishing congregations, little money, and increasing responsibilities and limitations under Government legislation.

They also bear the weight of history. Once able to act as feudal lords of their own demesne under a distant king, they were then treated as agents of a Papal Monarch who enjoyed the divine right of kings and are now part of a large and loose bureaucracy without power but with great responsibility.

They are reluctant to act without Roman authorisation, have no effective structures to act as a national group, bear the taint of the child sexual abuse scandal, and have few local resources.

In addition, they have limited capacity to implement change in their own dioceses. They need to work through their parish clergy. This is not always easy.

Challenged by a parishioner for disagreeing with the infallible Pope, one Parish Priest replied humorously but with some plausibility, 'Every parish priest is infallible in his own parish'.

These are some of the factors that make people doubt whether Synodal conversation will generate energy for mission. Trends in public life may also intensify doubt.

Lack of trust in governance that is seen as ineffectual, deliberately opaque, self-interested and distant from the lives of people, flows over into other institutions, including churches, and expresses itself in apathy and resentment.

Conversation of the kind envisaged by Pope Francis requires from all its participants great energy, readiness to change their opinion, and willingness to have their own passionate convictions sidelined in broader conversations.

Those who enter it must be open to be persuaded by people with whom they disagree, and to require more than majority opinion to validate decisions.

The challenge facing leaders who commend such a strategy is to make people believe in it, whether they be Presidents, Prime Ministers, Bishops, central administrators, priests, or people in congregations.

Leaders need to be able to touch beliefs or commitments that lie deeper than individual interests and command engagement rather than detachment. Only an operative faith in community, democracy, or solidarity can overcome disengagement.

In the Catholic Church such trust depends on the operative belief that the Holy Spirit is active in the life of the Church to make the Gospel come alive, and can make a bonfire out of sodden wood.Pope Francis clearly has this trust in the power of the Holy Spirit to break through all obstacles, and to make barren soil fertile. Others may be sceptical.

But what other than such trust could enable reform in public life or in church?

Andrew Hamilton is consulting editor of Eureka Street, and writer at Jesuit Social Services.

Read more at: https://international.la-croix.com/news/religion/the-challenge-of-church-leadership/14778


[1] Publication jésuite australienne

[2] Qui a donné lieu au rapport « Lumière de la croix du sud »

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