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il est temps de prendre position

Le processus synodal : il est temps de prendre position

Alors que le processus synodal s'achemine vers sa phase continentale[1] qui reste mal définie, les laïcs doivent s'assurer que leurs préoccupations figurent dans les documents qui seront transmis à Rome

Jon Rosebank et Penelope Middelboe

Royaume-Uni

Le 5 septembre 2022

Il reste des zones d’ombre dans le processus synodal.

Comme l'écrit le théologien Tom O'Loughlin, certains l’envisagent comme une forme de démocratie représentative, d'autres comme de la poudre aux yeux, et la plupart comme un processus qui ne se clarifiera qu'avec le temps.

Beaucoup d'entre nous ont vu des fidèles enthousiastes rédiger des rapports paroissiaux, tout en imaginant que beaucoup d’avis disparaîtraient au niveau diocésain. Si tous ont survivent ce sera remarquable.

L'expérience des catholiques anglais et gallois est instructive.

Le forum international Root & Branch[2], dirigé par des laïcs catholiques, a entrepris une analyse du contenu des 22 retours diocésains. Elle montre que plus des trois quarts d'entre eux souhaitent des prêtres mariés ; 91% l'ordination des femmes, 95 % une réforme du droit canonique (souvent demandée d’être en accord avec la déclaration des droits de l'homme de l'ONU).

Tous les diocèses demandent une plus grande inclusion des catholiques LGBTQ+ et des systèmes transparents de gouvernance, d'audit et de contrôle. Chaque diocèse a clairement écrit que les abus cléricaux sapent l'autorité de la hiérarchie en matière de moralité.

La majorité silencieuse des conservateurs et des indifférents s'avère être un mythe. C’est d'une voix remarquablement unie que les laïcs anglais et gallois exigent un changement radical.

Les difficultés commencent

Beaucoup d'entre nous ont participé à des consultations d'entreprise similaires et nous savons que s’il est facile de sonder l'opinion il est extrêmement difficile de l'amener au changement.

Les provinces catholiques synthétisent maintenant les rapports diocésains avec une méthodologie à la discrétion des évêques. C'est là que les difficultés commencent.

La synthèse nationale espagnole a été approuvée par une assemblée de 600 personnes à Madrid. La synthèse anglaise et galloise a été rédigée à huis clos par un comité de neuf personnes triées sur le volet, toutes employées par des diocèses ou des institutions catholiques.

Les résultats de ces deux approches est prévisible.

La synthèse espagnole affirme que "l'autoritarisme dans l'Église... avec ses conséquences correspondantes - cléricalisme, faible participation aux décisions, départ des fidèles laïcs - est l'une des principales critiques qui apparaissent dans les contributions des groupes synodaux".

95 % des diocèses anglais et gallois ont demandé que les dirigeants de l'Église soient tenus responsables de leurs actes. Mais le comité des neuf d'Angleterre et du Pays de Galles se contente du minimum : "Les rapports [diocésains] espèrent un nouveau style de gouvernance".

La même équipe est casuistique : "La plupart des commentaires sur la valorisation des femmes ne sont pas axés sur l'ordination". La vérité crue est que 91% des rapports diocésains demandent l'ordination des femmes.

La synthèse nationale irlandaise est forte. Elle commence par une déclaration directe selon laquelle « les abus physiques, sexuels et spirituels et leur dissimulation par l'Église d'Irlande sont une blessure ouverte ». Puis elle affirme sans ambages que "la responsabilité, la transparence, la participation, le partage, la bonne gouvernance...sont autant de mots clés utilisés pour exprimer les espoirs des participants quant à l'avenir de l'Église d'Irlande en matière de dirigeance". Elle ajoute ensuite que "La gouvernance coresponsable doit être ancrée à tous les niveaux". Elle poursuit en confirmant "les appels des participants, jeunes et moins jeunes, en faveur du célibat facultatif, des prêtres mariés, des femmes prêtres et la demande du retour de ceux qui ont quitté la prêtrise pour se marier". Ce sont là des pages d'une honnêteté rafraîchissante.

Entre-temps, les évêques anglais et gallois ont publié une autre réflexion dans leur synthèse nationale. S’ils concèdent que "Certains ont exprimé leurs préoccupations quant à la manière dont le pouvoir est exercé dans l'Église", c’est de manière anecdotique que les femmes sont mentionnées : catéchistes, acolytes et lectrices ou personnes ayant des dons précieux pour "renouveler le dynamisme missionnaire de l'Église au niveau local". Les questions du sacerdoce et du diaconat des femmes ne sont pas abordées.

Le discernement n'est pas réservé aux seuls évêques

Nous constatons que ce sont des évêques qui s'efforcent d'étouffer le joyeux chœur du renouveau qui s'élève des laïcs.

Les signaux d'alarme étaient là depuis longtemps. Sur la première page du document des évêques anglais et gallois présentant le processus synodal, on trouve un paragraphe intitulé de manière révélatrice "L'importance de l'évêque". Les évêques déclarent à propos d'eux-mêmes : "Ils ont le charisme du discernement". L'arrogance de l'article défini montre l'erreur. Dans l'enseignement catholique, les évêques n'ont pas de charisme spécial de discernement mais discernent seulement dans le contexte de l’ensemble de l'Église. Nous sommes témoins des nombreuses conséquences de cet enseignement ignoré.

Le pape François l'a souligné à plusieurs reprises.

"Dans le cadre de son amour mystérieux pour l'humanité, Dieu dote la totalité des fidèles d'un instinct de foi - le sensus fidei - qui les aide à discerner ce qui est vraiment de Dieu", a-t-il écrit.

D’autres l’avaient fait avant lui.

"Le discernement s'accomplit par le sens de la foi, qui est un don que l'Esprit donne à tous les fidèles... L'Église n'accomplit donc pas ce discernement seulement par l'intermédiaire des pasteurs... mais aussi par l'intermédiaire des laïcs", disait Jean-Paul II. Paul VI notait que "les fidèles en unité avec les évêques et le pape participent au discernement de la vérité grâce à l'Esprit Saint".

La division entre Ecclesia docens (l'Église enseignante) et Ecclesia discerns (l'Église apprenante) a formellement disparu.

Dans son document de 2014, Sensus Fidei in the Life of the Church[3], la Commission théologique internationale approuve le principe selon lequel l'ensemble du peuple de Dieu partage le consensus fidelium, le sens de la doctrine vraie.

Ils sont, comme l'a souligné le pape François en 2015, en se référant à Lumen Gentium, « infaillibles in credendo » (infaillibles dans la foi).

Il s'ensuit que si, à travers les baptisés, l'Esprit appelle au changement - même en matière de doctrine - les évêques de peuvent rester sourds.

Quelle que soit l'intention initiale de la démarche synodale du Pape François, si la liberté de l'Esprit est à l'œuvre, alors rien n'est exclu. Comme l'a dit Sr Nathalie Becquart, sous-secrétaire au secrétariat du Synode des évêques à Rome, à propos du processus synodal, "Nous n'avons aucune idée de l'endroit où il va nous mener."

Mais éloignons-nous un instant de la théologie latine et abordons cette question par l’histoire.

"C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez"

Il n'est pas nécessaire de discuter du fait que la gestion par les évêques des abus sexuels commis par des clercs soulève une profonde question sur leur capacité de discernement. Quelle que soit l’approche apostolique pratique, les évêques n'ont pas fait preuve d'un jugement sain. Mais ce que nous n'avons pas suffisamment reconnu, c'est que cet échec est le signe d’un système qui perdure.

À la fin de l'année 1941, une travailleuse sociale laïque, la Dr Margarete Sommer, a donné aux évêques allemands des détails précis sur les massacres de Juifs perpétrés par les Sonderkommando nazis. Au début de l'année suivante, elle transmettait des informations sur les conditions de vie dans les ghettos.

Plus tard en 1942, un laïc et un officier SS ont communiqué aux évêques allemands la situation sinistre de l'extermination massive dans le camp de la mort de Belzec. Il ne fait aucun doute que ces derniers étaient au courant de l'Holocauste. Ils n'ont rien fait.

Une lettre, la Carta Colectiva, publiée par les évêques espagnols le 1er juillet 1937 pour soutenir l'insurrection franquiste à la fin des années 1930 - en pleine connaissance des massacres qu'elle commettait - a été traduite, distribuée dans le monde entier et signée par 900 évêques de 32 pays. Ils ont informé Rome que ce soulèvement était "providentiel". Les évêques espagnols ont ensuite formé une alliance - le "national-catholicisme" - avec la répression franquiste qui a perduré jusqu'à ce qu'elle soit brisée par des prêtres ouvriers radicaux, les curas rojos[4], dans les années 1970.

Des évêques catholiques ont également soutenu les dictatures en Italie, en Tchécoslovaquie, en Hongrie et en Argentine. Au Nicaragua, en Uruguay et au Paraguay, les laïcs catholiques ont soutenu le changement, mais des évêques s'y sont opposés.

Une analyse du contenu de plus de 12 000 chroniques dans les publications officielles de 2014 à 2019, réalisée par des chercheurs de l'université Creighton à Omaha[5], montre que la majorité des évêques catholiques américains prennent systématiquement leurs distances par rapport au changement climatique. Les chercheurs concluent, en faisant référence à l'appel du pape François à un changement de comportement, que "les publications des évêques catholiques [américains] ont collectivement éteint l'étincelle de Laudato Si... l'Église catholique américaine s'engage subtilement dans le négationnisme climatique."

Nous connaissons l'horreur des Magdalen Laundries[6] dans le tout jeune État libre d'Irlande.

Après la récente visite du pape au Canada et ses excuses, nous sommes conscients de l’attitude des évêques canadiens supervisant de manière choquante le transfert d'enfants des Premières nations et leur incarcération dans des pensionnats. Nombre d'entre eux, comme les enfants de mères célibataires en Irlande, ont fini dans des tombes anonymes.

Jean-Paul II aurait présenté plus d'une centaine d'excuses pour les erreurs commises par l'Église catholique - de la participation à la traite des esclaves à la discrimination dont sont victimes les femmes.

Les tentations du "zeitgeist" (l'esprit du temps)

Depuis Vatican II, les théologiens s’affrontent pour savoir si le clergé diffère des laïcs par essence, nature ou degré. C’est l'histoire qui répond à la question : il n'est pas possible, face à leur immobilisme, de prétendre que les évêques catholiques ont été capables de bien discerner. Dans les faits, les laïcs ont été plus clairvoyants que les évêques.

En tant qu'historiens, nous pourrions tenter d'excuser un aspect de cette situation. Les évêques étaient, après tout, des créatures de leur temps, induits en erreur par les discours de leur époque. Comme le note l'évêque de Shrewsbury, en Angleterre, dans sa lettre accompagnant le rapport synodal de son diocèse, "Nous devons comprendre le monde et les courants de sa pensée... en reconnaissant que l'esprit du temps (zeitgeist) peut nous induire en erreur en nous faisant embrasser ce qui semble être bon".

C'est en effet le cas. Les évêques se sont montrés à plusieurs reprises vulnérables aux tentations de l’esprit du temps.

Leurs échecs historiques peuvent être mis en parallèle au processus synodal.

De 1974 à 1990, une série de régimes autoritaires se sont effondrés en Amérique du Sud, en Espagne, au Portugal et en Europe de l'Est, ainsi qu'en Afrique et dans le Pacifique Sud. Il est frappant de constater que les trois quarts de ces pays étaient catholiques. "C'était largement, écrit l'historien Samuel Huntington, une vague catholique".

En Pologne, c'est Karol Wojtyła, entre autres, qui a mené la lutte contre l'autoritarisme.

En tant que pape Jean-Paul II, il proclamera : "Au message de l'Évangile... appartiennent tous les problèmes des droits de l'homme ; et si la démocratie signifie les droits de l'homme, elle appartient aussi au message de l'Église."

Dans l'encyclique sociale Centesimus Annus de 1991, il a longuement défendu la démocratie libérale. Au Brésil, au Chili, au Guatemala, au Salvador et au Mexique, après la conférence de Medellín de 1968, des martyrs, dont Oscar Romero, et des jésuites, dont Jorge Bergoglio, ont prêché la libération.

Aux Philippines, l'opposition courageuse du cardinal Jaime Sin a joué un rôle central dans la chute du premier régime Marcos. Au Timor oriental, ce fut l'évêque Carlos Ximenes Belo.

Nous sommes témoins d'une Église qui est ici libérale, là dictatoriale, les évêques oscillant au gré des vents de l'histoire, le contraire d’un message prophétique.

Dans le pire des cas elle est littéralement meurtrière. Dans le meilleur nous voyons des évêques catholiques inspirés adopter avec enthousiasme le discours de la compassion pour leurs semblables, femmes et hommes, qui aujourd’hui résonne haut et fort à travers les voix synodales laïques du monde entier.

Les renier, comme certains évêques semblent prêts à le faire, en les qualifiant de libéralisme laïc, revient à ne pas percevoir l’Esprit à l'œuvre. Ce serait un acte de cécité historique que O'Loughlin qualifie de "péché éternel".

Soixante délégués audacieux présents au concile plénier australien à Sydney le 6 juillet 2022 se sont levés en silence pour protester lorsque les évêques ont décidé de ne pas voter la motion demandant la prise en compte du ministère diaconal des femmes et une représentation appropriée des femmes dans la gouvernance de l'Église.

Les évêques les ont écoutés et leur document final, édulcoré, indique provisoirement qu'ils travailleront à l'introduction de femmes diacres si l'Église universelle le décide.

Le processus synodal passe maintenant à sa phase continentale - qui reste mal définie - avant que les documents ne soient transmis à Rome. La question est de savoir si les laïcs du monde entier doivent prendre position avant que leur réflexion ne soit mise sous le, de plus en plus épais, tapis épiscopal.

Il s'agit d'un moment historique et les leçons de l'histoire sont terriblement présentes.

Jon Rosebank, prédicateur laïc méthodiste avant de devenir catholique, est un ancien membre du New College (Oxford) et un producteur de la BBC.

Penelope Middelboe est écrivain, historienne et ancienne directrice d'une organisation caritative. Elle est membre de l'équipe d’animation du forum Root & Branch.

Ces deux co-auteurs sont historiens.

https://international.la-croix.com/news/religion/the-synodal-process-its-time-to-make-a-stand/16550


[1] Quatre étapes sont prévues dans le processus de collecte et de mise en forme des avis : paroissiale (collecte et mise en forme de base), diocésaine (1ère synthèse), nationale (2ème synthèse), continentale (3ème synthèse) avant envoi à Rome, tout en sachant que tous les avis « de base » pouvaient être adressés directement au secrétariat romain du synode.

[2] Racine et branche. Démarche similaire au Chemin synodal allemand mais avec une participation moins structurée des clercs.

[3] Le sens de la foi dans la vie de l’Église

[4] Curés rouges (Littéralement remèdes rouges)

[5] Nebraska, USA

[6] Un couvent de la Madeleine, souvent appelé « blanchisserie Madeleine » désigne une institution à l'origine protestante mais surtout catholique, destinée en principe à la rééducation des « femmes perdues » et dont les déviances ont été terribles.

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