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Ministère, vocation et vie : une réflexion sur la résignation

Retrouver le sens de la différence entre vie en Christ, vocation et fonction ecclésiale

Thomas O'Loughlin

Royaume-Uni

Les nouvelles du monastère de Bose remplissent beaucoup d'entre nous de tristesse - la lumière du fondateur de la communauté œcuménique, Enzo Bianchi, semble s’être ternie, lui qui passe du statut d'auditeur au Synode des évêques sur les jeunes en 2018, nommé par le pape, à celui à qui le pape ordonne de quitter Bose.

Nous ne devrions-nous pas être surpris. Un responsable charismatique vieillit et celui qui prend le relais sait qu'il est désormais de son devoir de prendre les décisions. C'est la raison d’un changement de direction.

Mais si l’ancien s’imagine qu'il conduit toujours la voiture depuis la banquette arrière il gêne et provoque des tensions dans le groupe. Il s'agit d'une histoire humaine familière que l’on trouve même dans les contes de fées et qui se rejoue encore et encore.

Elle se joue actuellement à Bose entre Bianchi et son ancien numéro 2, Luciano Manicardi.

Elle se joue également en Écosse entre le vieux leader charismatique du parti nationaliste écossais, Alex Salmond et son ancien "numéro 2", Nicola Sturgeon.

Dans les deux cas le scénario est très humain, mais il devrait rappeler aux chrétiens une vérité plus fondamentale.

La distinction entre ministère et vocation

Nous avons toujours dit que nous reconnaissions que ministère et vocation dans la vie d'une personne sont distincts, même s'ils se chevauchent souvent. Mais en tirons-nous vraiment les conséquences ?

Certes, jusqu'à ce qu'il devienne courant pour les évêques et les curés de prendre leur retraite à 75 ans (certains se souviendront des dégâts que cette décision a provoqué dans les années 1960), la distinction entre ministère et vocation restait toute théorique.

Nous avions de facto identifié l'individu avec son rôle dans la communauté. Nous avons donc vu des prieures âgées dont les couvents étaient mal gérés jusqu'à ce qu’elles soient "rappelées par le Père", car rien n'était prévu pour leur démission et leur retraite.

Dans ces cas, qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, d'un laïc ou d'un clerc, le rôle dans le groupe se confondait avec la vocation. C'est une identification que l'on retrouve encore, hélas, dans la définition de poste du directeur des vocations quand elle est réduite à trouver des candidats aptes à la formation en séminaire au ministère de presbytre.

La nécessité pour Enzo Bianchi de passer à autre chose, tout comme la démission du Pape Benoît XVI en 2013, nous ramènent à ce fait fondamental : chacun de nous est unique, totalement distinct dans son identité, ses dons, sa situation, ses faiblesses et ses failles.

Mais chacun de nous - et cela vaut pour tous les baptisés - est aussi appelé à participer à la vie du Christ au service du Père. En effet, de même que nous confessons que le Verbe est venu parmi nous non pas comme un homme générique, mais comme un individu historique nommé Jésus de Nazareth, de même chacun de nous est unique dans la providence de Dieu.

Cette unicité est toujours menacée par divers dangers. Dès notre plus jeune âge, nous sommes classés dans des boites, traités comme des spécimens dans un groupe, censés entrer dans des moules préexistants ou devenir les machines biologiques d’une chaîne de production.

Les personnes ne peuvent être réduites à leur fonction

Il est triste que quelqu'un décrive sa vie comme un simple rouage. Nous voulons un monde bien ordonné, fait de trous ronds et carrés, et nous aimerions (secrètement) que tous et toutes soient de bonnes chevilles rondes ou carrées, chacune dans le trou correspondant. Comme l'exprime la chanson : "Petites boîtes ... toutes pareilles" [1].

Qu’en est-il de notre attitude face au ministère ?

Les tâches dans la communauté telles que diacre, prêtre et évêque sont identifiées aux personnes. On attend des hommes qu'ils s'identifient à leurs rôles et tâches au point de ne plus pouvoir distinguer rôle communautaire et vocation.

Plus encore, l'individualité, les dons spécifiques et toutes les merveilles si variées de l'humanité sont rabottés pour conformer les personnes biologiques à des rôles. La vie est devenue coextensive au rôle.

C'est ainsi qu'est né l'homme d'entreprise, dont l'individualité et l'unicité sont considérés comme du "bruit dans le système". Lorsqu'elles sont manifestées, elles sont souvent été perçues comme rébellion, maladresse ou expression de l’égo.

Pourtant, pour être réel, humain et efficace, le ministère doit laisser place à l’individu. Nous sommes insatisfaits lorsque nous ne rencontrons pas une personne mais quelqu'un qui est réduit à une fonction.

Notre caractère unique est un hommage à la bonté débordante du créateur et à la merveille de la création ; le nier équivaut à enterrer les talents en manquant de confiance en Dieu.

Il est facile de se laisser enfermer dans un rôle, et lorsque les ministres sont traités comme de simples "fonctionnaires spirituels", on oublie que la vocation est individuelle. Elle est unique pour chacun d'entre nous.

Pour certains, mais pas pour tous, leur vocation inclut des rôles ministériels. Ils ne sont qu'une partie d'un ensemble bien plus vaste. La vie humaine est plus vaste que tout : elle est une merveille reflétant la merveille de Dieu.

Différents niveaux d'échec

Réduire la vie à la vocation et la vocation à un ministère est un échec à plusieurs niveaux.

                Il transforme le ministère en un travail.

                Il réduit le caractère unique de la personne.

                Il dépersonnalise la rencontre entre la personne et le ministère.

                Il ignore la réalité de l'Esprit qui agit différemment dans chaque personne.

                Il est une recette pour entrer dans la dépendance au travail et la culpabilité de l'échec.

                Il ignore que tous les chrétiens sont unis, non pas par des relations fonctionnelles (comme on   le trouverait dans une entreprise), mais en tant que sœurs et frères dans le baptême.

Depuis le décret Christus Dominus du Concile Vatican II (qui a conduit les évêques à prendre leur retraite à 75 ans), nous retrouvons lentement le sens de la différence entre la vie dans le Christ, la vocation et la fonction ecclésiale mais dans une mesure très limitée.

La pénurie de prêtres a souvent exacerbé le problème : les prêtres fatigués et grisonnants fonctionnent dans des paroisses de plus en plus grandes, avec de moins en moins de contacts interpersonnels avec ceux qu'ils servent.

Lorsque Benoît XVI a démissionné de son poste d'évêque de Rome, il a démontré que sa propre vocation en tant qu'être humain était distincte de son rôle ecclésial. C'était une démonstration bien plus importante de cet aspect oublié de la théologie que s'il avait écrit plusieurs encycliques sur le sujet. Sa démission est un fait nouveau dans l'expérience catholique et ses implications doivent être intériorisées par tous ceux qui occupent une fonction ecclésiale. Comme nous l'avons vu, c'est une leçon très difficile à apprendre pour beaucoup d'entre nous.

La tâche d'être diacre, presbytre ou évêque ne doit pas faire oublier l’individu et n’exploite pas entièrement sa vocation.

La vocation est personnelle, individuelle et distinctive de chacun de nous comme les traits de notre visage. Elle changera et évoluera en fonction des changements de la vie. Elle prendra de nouvelles formes avec chaque nouveau jour et avec chaque nouveau cheveu gris !

Ce que Dieu nous a appelés à être il y a 20, 30 ou même 50 ans n'est pas aussi important que ce que Dieu nous appelle à faire aujourd'hui  et demain.

Thomas O'Loughlin est prêtre du diocèse catholique d'Arundel et de Brighton et professeur de théologie historique à l'université de Nottingham (Royaume-Uni). Son dernier livre a été publié en 2019 : « Manger ensemble et devenir un : recevoir le message du pape François aux théologiens » (Eating Together, Becoming One : Taking Up the Pope Francis's Call to Theologians, Liturgical Press).

https://international.la-croix.com/news/religion/ministry-vocation-and-life-a-reflection-on-resigning-oneself-to-resignation/14011

 

[1] Paroles de Malvina Reynolds (USA, 1962), interprétation française de Graeme Allwright

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