La conférence de Fordham sur les abus sexuels

La conférence de Fordham sur les abus sexuels a décrit des moyens dont dispose l'Église pour favoriser une culture plus saine de la sexualité

Mark A. Levand

NCR (National Catholic Reporter)

23 mai 2022

Le mois dernier, des universitaires du monde entier se sont réunis dans le cadre de l'initiative "Taking Responsibility" (Soyons responsables) de l'université Fordham[1] pour discuter de questions liées aux abus sexuels commis par le clergé. Certains participants ont révélé les abus dont ils ont été victimes de la part de prêtres jésuites, donnant corps aux problèmes systémiques de la crise des abus sexuels dans l'Église catholique. Ces récits ont montré à quel point il était important de rechercher et de répondre exactement à la question de savoir comment les institutions jésuites peuvent "prendre leurs responsabilités".

J'ai assisté à la conférence en tant que consultant pour un projet axé sur l'autonomisation des jeunes. En tant que sexologue professionnel, j'étudie l'intersection entre la théologie sexuelle catholique et les études sur la sexualité humaine. Je suis également un universitaire catholique formé par les Jésuites.

La conférence fait partie d'une large initiative, financée par des subventions, dans laquelle "les institutions éducatives jésuites affrontent les causes et l'héritage des abus sexuels commis par le clergé", comme le dit la description du projet. L'événement était réfléchi, solide, empli de conversations intenses et de riches dialogues. Les participants connaissaient bien les problèmes et semblaient animés par la volonté de trouver des solutions pour les institutions jésuites et l'Église dans son ensemble. De ce que j’ai vu, ce fut un lieu où des amoureux de l'Église ont collaboré pour concevoir des outils pour l’aider à grandir, de là où elle se trouve aujourd’hui.

Au cours du week-end, j'ai pris note de bons concepts de changement de référence : deux concernant le langage sur les abus sexuels et un sur les implications raciales.

Dans le premier l'équipe de l'Université St Louis de Gonzague[2] a expliqué comment elle utilise l'expression "crise des abus sexuels catholiques" pour souligner que les abus commis par le clergé ne sont qu'une partie des abus commis dans les contextes catholiques. Megan McCabe[3] a cité, par exemple, les cas présumés d'abus par David Haas[4] et par des religieuses.

Le second est venu d'une conversation avec une femme du Royaume-Uni, qui a dit qu'elle n'utilise plus le mot "crise" parce que nous avons à faire avec une situation beaucoup plus persistante et durable qu'une crise. Il s'agit là d'importants changements de langage qui mettent en évidence les structures vastes et omniprésentes qui ont permis (et continuent de permettre) aux catholiques de commettre des abus sexuels.

Le troisième vint de l’exposé sur les abus sexuels concernant des catholiques afro-américains, où le père Bryan Massingale[5] a noté le manque de langage, de cadre et de ressources pour analyser la question des abus sexuels sur les catholiques noirs. Il a évoqué l'isolement que les victimes noires peuvent ressentir dans des espaces à prédominance blanche. Il est possible que les Blancs ne voient pas comment la race ou la couleur de la peau peut créer une expérience particulière de l’abus sexuel (être simultanément victime de racisme sexuel et d'abus sexuel).

J'ai été surpris de ne pas entendre une seule fois au cours de cette conférence le terme "coercition sexuelle", qui est depuis longtemps un sujet d'étude et de discussion. Le fait que l'on ait tant parlé d'abus sexuels lors de cette conférence, mais que l'on n'ait pas mentionné la coercition, me dit que l'Église doit encore élargir son champ d'action.

L'abus est une coercition, mais la coercition est plus que ça. On ne classe pas les victimes en fonction du type d’abus, et les représentants de l'institution disent souvent aux victimes : "Au moins, il ne vous a pas violée", comme s'ils estimaient chanceuse celle qui n’a pas connu ce type de coercition sexuelle. Non seulement c'est une réponse tout à fait horrible à une personne agressée sexuellement - quelle que soit la nature de l'agression - mais cela me fait dire que lorsque nous, Église, parlons des abus, nous considérons un seul aspect de la coercition sexuelle comme étant digne d'être traité et non l'ensemble beaucoup plus vaste.

Je propose que nous considérions non seulement les "abus sexuels" mais aussi les "abus de la sexualité". Je veux ainsi faire référence à la façon dont nous, en tant qu'institution catholique, favorisons une atmosphère d'ambiguïté, de secret et d'ignorance autour de la sexualité, et pas seulement autour des corps et des organes génitaux. Je fais référence aux enseignements sur la sexualité qui encouragent un développement sexuel inadapté, à la perpétuation de messages catholiques qui peuvent être nuisibles en dehors de l’Église, et plus généralement à l'ignorance de la sexualité.

L'abus sexuel par le clergé n'est qu'un aspect de l’abus catholique sur la sexualité et doit être discuté et traité à tous les niveaux. Mais le faux enseignement autour de la sexualité est voué à durer si l'on ne s'attaque pas aux réalités systémiques de la foi catholique. Pour des adultes catholiques sexuellement sains qui, ensemble, construisent une communauté sexuellement saine, voici les quatre composantes de la culture sexuelle catholique que nous devons aborder.

Nous ne pouvons plus tolérer une culture de la peur autour de la sexualité.

L'érotophobie catholique, ou la peur de parler de sexualité, a empêché les institutions catholiques d'aborder efficacement la sexualité dans notre société. Il n'est pas étonnant que des personnes n'ayant pas reçu une éducation sexuelle adéquate à l’école aient du mal à aborder les questions de sexualité dans leurs communautés. Les dirigeants catholiques n'ont probablement pas reçu une éducation sexuelle et relationnelle adéquate qui les aiderait à comprendre la coercition sexuelle, à parler de la santé sexuelle et à comprendre les modèles de relations, saines et abusives. L'instauration d'une éducation sexuelle complète peut contribuer à protéger les enfants contre les abus sexuels.

Ne pas tolérer une culture de la peur autour de la sexualité signifie examiner honnêtement notre résistance à l'introduction dans nos écoles de programmes d'éducation sexuelle dont il est prouvé qu'ils réduisent les abus sur les enfants. Cela signifie qu'il faut examiner d'un œil critique ce qui constitue un adulte sexuellement sain et comment notre foi contribue à favoriser ou à entraver ce genre de formation. Cela nous aidera à acquérir les outils dont nous avons besoin pour parler efficacement des abus sexuels, de la coercition, des préjudices, des traumatismes sexuels, des victimes et de leur relation avec la police, de l'autonomie sexuelle et de bien d'autres choses. Tout cela contribue à créer une culture de la santé sexuelle et des communautés sexuellement saines. Les mesures de protection ne sont pas un pansement à appliquer sur un problème, mais le résultat d'une communauté sexuellement saine.

S'engager à une formation sexuelle rigoureuse des prêtres.

Favoriser une sexualité saine chez les laïcs est une chose. L'Église doit s'engager à s'attaquer à la culture de la peur et à l'ignorance et la fuite qui en découlent (c'est-à-dire l'abus de la sexualité) dans la formation des prêtres. Bien qu'il existe une formation sexuelle dans les séminaires, les prêtres ne sont pas souvent éduqués sur la santé sexuelle, ce qui leur permettrait de comprendre l’expression de la sexualité dans nos vies, y compris et au-delà de sa nature génitale.

Lorsque les prêtres reçoivent une éducation sexuelle complète, ils disposent des outils nécessaires pour comprendre comment le traumatisme sexuel atteint la personne, les personnes et l’institution. Ils peuvent comprendre leurs propres désirs sexuels et les comportements qui contribuent à la satisfaction sexuelle tout en en mesurant les limites. Ils peuvent mieux identifier comment la dynamique des genres peut influencer les relations. Ils peuvent faire la différence entre les comportements coercitifs et non coercitifs. Si de nombreux prêtres sont confrontés à la honte sexuelle, cette formation peut les aider à identifier les sources de cette honte et à la traiter efficacement.

S'engager à faire des déclarations institutionnelles reconnaissant la complicité dans l'ignorance sexuelle, nommant le dysfonctionnement sexuel institutionnel, et orientées vers la justice pour les personnes abusées.

Comme demandé par Vatican II (Gravissimum Educationis, 1) et réitéré par le Pape François (Amoris Laetitia, 280), les dirigeants catholiques doivent prendre au sérieux la question de la honte sexuelle des religieux et souligner la bonté d’une sexualité incarnée. Une hiérarchie reconnaissant la dynamique du dysfonctionnement sexuel au sein de l'institution et sa complicité dans le maintien des catholiques dans l'ignorance sexuelle constitue une base de départ révolutionnaire pour l'Église catholique. La confiance en des dirigeants conscients de problèmes systémiques plus larges ayant joué un rôle important dans une culture de la sexualité qui ne reconnaît pas et ne célèbre pas la bonté sexuelle de l’Homme, se construira. Je comprends qu'il s'agit d'un grand pas, mais il peut être très significatif pour ceux qui ont été blessés par un abus catholique de la sexualité.

Il y a des victimes qui ne sont toujours pas entendues. Des victimes adultes s’entendent dire par des dirigeants catholiques que leur abus "ne compte pas". Non seulement les déclarations officielles doivent aborder tous les types d'abus sexuels, mais les victimes et le corps policier doivent être inclus dans le processus du début à la fin. S'engager à adopter une approche tenant compte des traumatismes tout au long de ce processus signifie s'engager à demander comment les victimes ont le sentiment d'avoir été reconnues et entendues.

Poursuivre cette collaboration interdisciplinaire.

Des thérapeutes, des membres du clergé, des sociologues, des économistes, des théoriciens de l'organisation, des théologiens et des formateurs ont participé à la conférence de Fordham. Elle a donné à l'Église l'opportunité d'une collaboration interdisciplinaire sur cette très importante question. De ce travail sont sortis de grands textes sur les mesures pratiques qui peuvent être prises au niveau institutionnel. Nous devons poursuivre ce travail et faire participer encore plus de chercheurs.

Par la collaboration interdisciplinaire l'Église doit jeter un regard critique sur la théologie sexuelle catholique et la littérature concernant les questions liées à l'éducation sexuelle et à la capacité de devenir des adultes sexuellement sains. Notre compréhension de la sexualité humaine a énormément progressé au cours des 100 dernières années, et nous devons intégrer dans la théologie sexuelle catholique ce que nous avons appris.

Recentrer notre attention sur une sexualité saine englobe la prévention des abus et plus encore. Une Église sexuellement saine est une Église plus sûre. Tant que nous n'en ferons pas une priorité dans l'Église, l’abus de la sexualité continuera à produire des abuseurs sexuels basés sur la foi, une réduction fondamentale de l’enseignement de l'Évangile.

Nous devons continuer à trouver des solutions pour devenir un peuple sexuellement sain afin de mettre fin aux abus sexuels dans l'Église catholique et au-delà. Travailler au bien commun fait partie de notre foi catholique. Comme le fait judicieusement remarquer Jean-Paul II dans son encyclique Sollicitudo Rei Socialis, nous le faisons "parce que nous sommes tous réellement responsables de tous."

Mark A. Levand, Ph.D., Med. CSE, est un chercheur interdisciplinaire sur la sexualité et un éducateur certifié en matière de sexualité. Il travaille à l'intersection de la théologie sexuelle catholique et du domaine de l'éducation sexuelle.

Traduit par jean-Paul 

 

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Date de dernière mise à jour : 23/06/2022