Un entretien avec Hans Küng

Un entretien avec Hans Küng

Un christianisme à visage humain

 

Claude-Francois Jullien (Journaliste au Nouvel Observateur)

États-Unis

Cette interview a été publiée dans le numéro du 9 avril 1971 de Commonweal[1].

                              Quarante-trois ans, bronzé, des yeux bleus, un visage rectangulaire, Hans Küng est un homme heureux, tranquille et pugnace. Il est né à Sursee, dans le canton de Lucerne en Suisse : « Je suis citoyen d'un tout petit pays qui a une longue tradition de liberté ».

Il explique également : « Ma famille était catholique, sans complexe. Cela m'a marqué. Je suis à la fois libre et rigoureux avec les théologiens et les Eglises, catholiques ou protestantes ».

Hans Küng a fait ses études secondaires au Gymnasium mixte de Lucerne : « Je voulais partir. Je suis allé à Rome à la recherche de plus de discipline, pour approfondir ma connaissance de la théologie traditionnelle et du fonctionnement de l'Eglise. Je suis arrivé avec une attitude très, très obéissante. Il m'a fallu au moins cinq ans pour comprendre que la façon de concevoir la théologie à Rome était dépassée ».

Il poursuit ses études à l’Université Grégorienne, dirigées par les jésuites : " C'est sans doute la raison pour laquelle on dit si souvent que je suis jésuite. J'en suis très flatté, bien sûr. Mais je suis un prêtre séculier du diocèse de Bâle." Il ajoute : « Je pense qu'il y a des gens intelligents en dehors de la Compagnie de Jésus ».

Ordonné en 1954, vicaire à Lucerne, il est envoyé à Paris pour poursuivre des études. Il parle avec respect de ses professeurs, Congar, de Lubac...Après son doctorat en théologie, il est nommé professeur à l'université de Tübingen.

En 1962, Jean XXIII le nomme conseiller théologique officiel au Concile. Küng explique : "Mes préoccupations ne peuvent être comprises si l'on ignore le milieu universitaire dans lequel je vis. Je combats pour un christianisme à visage plus humain. Je ne sépare pas l'érudition de la vie quotidienne : j'aime célébrer la messe le dimanche avec toute la communauté, prêcher chez moi en Suisse et dire le message chrétien - toute la journée - aux patients de l'hôpital où je suis affecté."

Claude-Francois Jullien : La préface de votre livre[2] est très dure envers Paul VI. Elle frise l'insolence : "Il est vrai qu'un voyage à Jérusalem a été entrepris[3]...Mais... l'État d'Israël n'a pas été reconnu." Vous parlez du Pape ?

Hans Küng : Je respecte la personnalité de Paul VI, sa bonne volonté. Je suis persuadé qu'il a les meilleures intentions, pour l'Eglise et l'humanité. Mais comment ces intentions deviennent-elles réalité ?

Évidemment, on pourrait se taire. Je sais qu'il y a des gens dans l'Église et en dehors qui souffrent de ce manque d'honnêteté. Je ne dis que ce que d'autres théologiens, évêques et chrétiens disent en privé... Si l'Église catholique veut être une communauté de chrétiens libres, nous ne devons pas suivre des modèles totalitaires. La critique sans loyauté est destructrice ; la loyauté sans critique est totalitaire.

Vous prenez le sentier de la guerre contre l'infaillibilité papale, définie par Vatican I comme une vérité révélée...

Il fut un temps où les catholiques affirmaient que le pape avait besoin d'un état pour être le pape. Ceux qui n'étaient pas d'accord étaient excommuniés. L'état du pape lui a été retiré : il reste le pape.

Il en va de même pour l'infaillibilité, au sens de l'infaillibilité des propositions.

Pour ma part, je dis que l'Eglise est infaillible parce qu'elle est soutenue dans la vérité malgré toutes les erreurs, mais elle n'a pas besoin de propositions infaillibles pour manifester son infaillibilité.

D'ailleurs, je préfère le terme d'indéfectibilité.

Cette conception a derrière elle le message chrétien originel et la tradition la plus forte. Elle n'est même pas en contradiction avec Vatican I.

Lorsque l'infaillibilité de l'Église a été définie à l'époque, on a supposé, de manière naïve, qu'elle ne pouvait pas être conçue sans propositions infaillibles. J'ai remis en question cette supposition. C'est une question. Je demande simplement une réponse fondée et argumentée.

Mon argument pour une foi qui sait pourquoi elle croit est lié à la préoccupation de nombreux chrétiens qui ne veulent plus recevoir des vérités sans réflexion.

Nous avons besoin de propositions non seulement garanties de l'extérieur, mais qui manifestent leur propre vérité interne...

Cette mise en cause de l'infaillibilité implique aussi la fin de l'église en tant que monarchie...

L'autorité du pape ne sera pas diminuée mais transformée. Jean XXIII n'avait pas moins d'autorité que Pie XII et pourtant il n'a pas insisté sur les formules. Il ne définissait pas le dogme.

L'autorité de Jean XXIII provenait du fait qu'elle était fondée non pas sur lui mais sur l'Évangile.

Lorsque Paul VI s'appuie sur l'Évangile (Populorum Progressio), il reçoit un accueil chaleureux. Mais lorsqu'il insiste sur une vérité traditionnelle de l'Église, comme sur le contrôle des naissances, il rencontre des difficultés. Or, je pense - c'est le point de départ de mon argumentation - que l'infaillibilité a été impliquée dans cette prise de position très discutable sur le contrôle des naissances.

Vous semblez entrer en rébellion. Vous avez refusé de demander un imprimatur.

Mon geste n'est pas une rébellion. Il montre que l'imprimatur, la censure préalable, est dépassée, comme l'inquisition. Il faut parfois résister à l'autorité pour prouver la nécessité des changements.

L'imprimatur n'a pas épargné mon livre, Qu’est-ce que L'Église[4], des poursuites de l'inquisition romaine... Je sais qu'il y a des théologiens et des évêques qui veulent mettre fin à ce système absolutiste.

La Congrégation pour la Doctrine de la Foi a-t-elle engagé une nouvelle procédure contre votre dernier livre ?

Pas à ma connaissance. Mais je ne serais pas surpris que cela soit entamé prochainement.

Peut-être est-ce en cours : il est toujours possible d'engager une procédure spéciale par un tribunal irrégulier.

Rome a demandé aux évêques allemands de prendre position. Ils ont dit qu'il leur semblait - c'est une déclaration assez prudente - que certains éléments doctrinaux décisifs n'étaient pas sauvegardés. Ils n'ont pas dit lesquels. Ils laissent la discussion théologique aux théologiens.

Ils n'ont pas répondu à ma question très explicite : l'infaillibilité de l'Église exige-t-elle des propositions infaillibles ?

Ils ont même évité le mot infaillible dans leur déclaration. J'ose espérer qu'ils répètent, après Gamaliel dans les Actes : « Si leur entreprise vient des hommes, elle se détruira d'elle-même, mais si vraiment elle vient de Dieu, vous ne réussirez pas à la détruire ».

On vous a reproché de surestimer le domaine de l'infaillibilité. Depuis la publication de ce livre, le jésuite allemand Karl Rahner, qui n'est pas un conservateur, vous considère comme un "protestant libéral".

Il est regrettable que mon ami Rahner n'ait pas discuté de ce livre avec moi avant de publier sa critique. Ses accusations ne sont pas fondées ; il va d'ailleurs publier un nouvel article beaucoup plus nuancé. Ni dans le premier article, ni dans le second, il ne démontre que les autorités de l'Eglise peuvent faire des déclarations faillibles. Sa méthode me semble néoscholastique. Il se base sur des dogmes sans se demander comment les interpréter à la lumière du message évangélique. Il spécule sur les dogmes et tente de les adapter au monde d'aujourd'hui.

Notre conflit n'est pas celui d'un théologien catholique et d'un théologien protestant, mais celui de deux méthodes théologiques. L'histoire jugera.

La question essentielle est la suivante : Qu'est-ce que la foi catholique ?

On ne peut pas répondre seulement en énumérant je ne sais combien de propositions. Il faut un changement radical dans l'existence chrétienne elle-même. Je ne pense pas que ce sera mon livre qui le provoquera. Cela se prépare depuis longtemps. La théologie française, par exemple, a accentué l'aspect « personnaliste » de la foi - on croit en une personne et non en quelques vérités ou propositions... Quant à moi, je lutte pour un christianisme moins rationaliste et plus existentiel.

Les dogmes qui ont été enseignés comme des vérités qu'il fallait croire pour avoir la foi semblent mis en doute...

En réalité, il n'y a qu'une réflexion sur les dogmes. Personnellement, je n'ai rien contre les dogmes.

J'ai parlé très sérieusement de la possibilité de définitions dans certains cas urgents, lorsque l'Église doit définir ce qui est chrétien et ce qui ne l'est pas.

Mais les dogmes ne doivent pas être considérés comme les juristes considèrent les lois. Les juristes ne réfléchissent pas à la manière dont la loi doit être comprise. Ils se contentent de l'appliquer.

Les dogmes ne sont pas des lois mais des "indicateurs", peut-être, qui doivent être interprétés à la lumière du message chrétien lui-même.

Hans Küng, vous êtes violemment critiqué dans l'Eglise. Avez-vous déjà été tenté de l'abandonner ?

J'ai eu de nombreuses tentations, jamais celle de quitter l'Eglise catholique. Si je la critique plus que d'autres, c'est au contraire un signe de profonde adhésion. Beaucoup de gens seraient heureux de me voir quitter l'Eglise. Certains attendent que je les rejoigne à l'extérieur. D'autres, à l'intérieur de l'Eglise, souhaitent mon départ : ils n'acceptent pas la notion de critique venant de l'intérieur.

Dans Civiltà Cattolica, la vieille revue jésuite publiée à Rome, le père Rosa m'accuse d'hérésie. Ils voudraient une nouvelle chasse aux sorcières.

Quant à moi sens que l'Eglise est ma place.

https://international.la-croix.com/news/religion/an-interview-with-hans-kng/14109


[1] Commonweal est un journal catholique édité et géré par des laïcs de la ville de New York.

[2] Probablement « L’Eglise« Infaillible ? Une interpellation », 1971 (NdT)

[3] Voyage de Paul VI en 1964

[4] Traduit en français en 1990

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