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Si le renouveau eucharistique n’est pas politique

Si le renouveau eucharistique n’est pas politique il a du sens

29 septembre 2022

Daryl Grigsby

 

Les évêques des États-Unis ont lancé un mouvement de renouveau eucharistique national, qui a débuté cette année lors de la fête du Corps et du Sang du Christ (Fête Dieu), et se terminera en 2025, lors de la fête de la Pentecôte. Un moment clé de ce renouveau est le Congrès eucharistique national prévu pour juillet 2024 à Indianapolis.

Un renouveau eucharistique est crucial : tout ce qui est répété chaque semaine, voire chaque jour pour certains, peut devenir du par cœur et s'accompagner d'une perte de sens.

L'Eucharistie, source et sommet de la vie spirituelle catholique, est le sacrement le plus significatif de l'Église. Avant de devenir catholique, je chantais dans une chorale de gospel. Curieux de savoir pourquoi quelqu’un pouvait être catholique, j'ai demandé à l'un de mes collègues baryton : "Pourquoi êtes-vous catholique ?". Sa réponse, déroutante à l'époque mais plus claire maintenant, a été : "Tout tourne autour de l'Eucharistie."

Deux ans plus tard, je suis devenu catholique, et c'est ainsi qu'a commencé ma compréhension toujours croissante de l'Eucharistie. Vingt-quatre ans après ma confirmation, je me rattache à cette parole de Thérèse d'Ávila, écrite il y a 500 ans :

"Ô richesse des pauvres, quelle merveilleuse façon de soutenir les âmes, en leur révélant progressivement tes grandes richesses et en ne te permettant pas de les voir toutes en même temps ! Depuis le temps de cette grande vision, je n'ai jamais vu une si grande majesté cachée dans une chose aussi petite que l'hostie, sans m'émerveiller de ta grande sagesse."

Chaque réception de l'Eucharistie élargit ma vision, mon cœur et ma vocation.

J'applaudis donc le renouveau eucharistique proposé par les évêques. Pourtant, je me méfie de leur intention. Ce sont de ces personnes qui, après avoir soutenu le président Donald Trump dont le racisme et la misogynie étaient épouvantables, se sont immédiatement jetées sur le président Joe Biden en le menaçant d'interdiction eucharistique. En outre, récemment, l'archevêque de San Francisco, Salvatore Cordileone, a ordonné que la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, soit interdite de recevoir l'Eucharistie. La lettre de Cordileone indique :

« Je vous notifie par la présente que vous ne devez pas vous présenter à la Sainte Communion et, si vous le faites, vous n’y serez plus admise, jusqu'à ce que vous répudiiez publiquement votre plaidoyer en faveur de la légitimité de l'avortement et que vous confessiez et receviez l'absolution de ce grave péché dans le sacrement de pénitence. »

Je suis catholique, je ne crois pas à l'avortement mais je crois que nous devrions travailler à construire une société où les avortements sont inutiles et non illégaux. Je crois également que l'approche de notre société à l'égard de l'avortement reflète un manque de compassion pour les femmes, centré sur les hommes. Je crois que, comme me l'a dit une personne, « Si les hommes tombaient enceints, les avortements seraient aussi accessibles qu'un guichet automatique ». Les États qui ont interdit ou sont le plus susceptibles d'interdire l'avortement sont aussi ceux dont le filet de protection pour les femmes et les enfants est le plus mince, cela donne à réfléchir. L'attention démesurée que nous portons à l'interdiction de l'avortement obscurcit notre vision des conditions sociales et économiques qui diminuent la vie des femmes et des enfants.

L'accent mis par les évêques sur l'avortement confirme la perspective selon laquelle les questions liées au sexe et au genre sont les seuls péchés importants. Le divorce ? Pas d'eucharistie. L'avortement ? Pas d'eucharistie. Pourtant devant le racisme, la suprématie blanche, le nationalisme blanc, l'homophobie, l'anti-immigration, le soutien à la peine capitale, le soutien à l'incarcération de masse, le soutien aux politiques qui créent de la pauvreté alors que 1% de la population s'enrichit, le soutien à la prolifération des armes, le soutien aux invasions injustifiées, le soutien à un président dont le racisme et les mensonges ont créé des dommages incalculables les évêques semblent dire : " Heureux ceux qui sont appelés au repas de l'Agneau. "

Heureusement, les détournements de l'eucharistie n’affaiblissent pas son pouvoir. Cette année j'ai participé à une retraite de l'Avent dirigée par Peter Bosque, un prêtre retraité du diocèse de San Diego. Il nous a rappelé que, comme le disait saint Augustin, dans l'Eucharistie, nous nous plaçons sur l'autel. Le sentiment d'Augustin fait écho à celui de Romains 12, 1-2 : "Je vous exhorte donc, mes frères et sœurs, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps en sacrifice vivant." Cette prière est suivie d'une discussion sur la manière dont nos dons variés s'unissent pour devenir le corps du Christ. Ainsi, "vos corps" ne concerne pas les individus, mais le collectif.

P. Bosque a aussi noté que "la messe n'est pas un devoir accompli mais un amour embrassé". Il a ajouté que la liturgie de l'Eucharistie ne concerne pas ce que nous recevons, mais ce que nous devenons. Il a souligné que l'Eucharistie réaffirme, renforce, illumine et exprime le fait que nous devenons, et sommes déjà, le corps du Christ.

L'Eucharistie n'est pas magique. L'Eucharistie est notre conviction que le Christ a été brisé pour notre intégrité. Et le "notre" n'est pas un avantage individuel, mais le fait que nous nous rassemblons avec nos frères et sœurs pour former et vivre comme le corps du Christ sur terre. Ainsi, comme le Christ, nous sommes brisés et donnés pour la vie du monde. Le livre de prières eucharistiques "Bread of Life" (Pain de vie) contient ce qui suit, écrit par le père oblat Ron Rolheiser : "Plus encore que le pain et le vin, nous, le peuple, sommes destinés à être changés, à être transsubstantiés. L'Eucharistie, en tant que sacrifice, nous demande de devenir le pain de la rupture et le calice de la vulnérabilité".

En outre, la quatrième prière eucharistique demande à Dieu "de faire de nous une offrande éternelle pour toi ... afin que nous ne vivions plus pour nous-mêmes ... mais pour lui ... pour achever son œuvre sur la terre". Cette prière éclaire ce qui se passe dans l'Eucharistie. Nous sommes l'offrande, nous vivons comme Lui, nous achevons ensemble son œuvre sur la terre. Cette œuvre n'est pas le jugement, la division ou l'exclusion, mais l'amour, la miséricorde et la justice. P. Bosque nous a rappelé que la messe n'est pas pour nous, "mais pour le monde, et qu'elle est une nourriture dans notre cheminement pour devenir amour."

J'espère que ce mouvement de renouveau nous permettra de devenir le corps du Christ, avec toutes les belles implications qui en découlent. L'Eucharistie n'est pas destinée aux personnes dignes, spéciales, vertueuses ou qualifiées, ni un outil permettant d'affirmer ou de réfuter un programme politique. C'est bien plus, c'est notre rencontre profonde avec l'amour incompréhensible de Dieu, une rencontre qui nous appelle à aimer en retour. Cet amour n'est pas abstrait, car il est suffisamment spécifique pour s'adresser aux pauvres et aux exclus.

Je me réfère à l'ouvrage de Goffredo Boselli, « La signification de la liturgie : École de prière, source de vie » de Goffredo Boselli, qui comprend un chapitre "Liturgie et amour des pauvres".

Dans un commentaire détaillé de 1 Corinthiens 11, G. Boselli explique que les divisions de l'Église de Corinthe étaient dues au fait que les riches se réunissaient pour des repas somptueux tandis que les pauvres étaient exclus et avaient faim. Ainsi, ce qui scandalisait dans l'Eucharistie de l'Église de Corinthe, c'était la façon dont les pauvres étaient mis de côté. G. Boselli écrit : « Ce qui était vrai pour la communauté de Corinthe l'est aussi pour les communautés chrétiennes d'aujourd'hui : ne pas partager avec ses voisins les plus pauvres, c'est 'mépriser l'Église de Dieu' (1 Co 11, 22). »

Il poursuit en disant : " Dans une culture marquée par l'individualisme, la compétition, l'affirmation de soi à tout prix même aux dépens des autres et contre les autres, il est difficile d'être Église, d'être vraiment communauté. Ce n'est qu'à partir de l'Eucharistie, du geste prophétique de la fraction du pain, que les communautés chrétiennes d'Occident peuvent renouveler leur conscience que l'Église ne peut être le corps du Christ là où les chrétiens ne se détournent pas de l'égoïsme et refusent de partager leurs biens avec les pauvres."

G. Boselli note également comment la Didaché, le vieux texte également connu sous le nom d' « Enseignement des douze apôtres », nous aide à comprendre l'Eucharistie. Dans la Didaché, le mot pour Eucharistie est klasma, ou, simplement, "brisé". Imaginez si nous substituions Eucharistie à "brisé" ? Jésus "brisé" pour que nous puissions vivre, nous "brisés" pour que les autres puissent vivre, nous "brisés" pour faire partie du corps unique du Christ.

L'Eucharistie a des richesses qui ne peuvent être épuisées. Quand on est ancré dans le Christ  "ce n'est pas moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi". Elle transforme une communauté de croyants diverse, fragmentée, imparfaite, en un corps du Christ aimant et bâtisseur de justice dans le monde.

Dans l'Évangile de Jean, Jésus a dit deux choses à propos de l'avenir : premièrement, nous ferons de plus grandes œuvres que lui et deuxièmement, il a encore beaucoup de choses à nous dire. L'Eucharistie remplit ces promesses. J'espère que ce mouvement de renouveau eucharistique sera l'occasion de vivre amour et communauté rendus possibles par le partage de ce don divin.

traduit par Jean-Paul 

Daryl Grigsby est l'auteur de “In Their Footsteps : Inspirational Reflections on Black History for Every Day of the Year”. (Dans les pas de l’histoire des noirs africains et américains : pensées pour chaque jour de l’année). Il est actuellement un des animateurs du programme sabbatique de l’École jésuite de théologie[1]. Il est également président du conseil d'administration de Color Me Human[2] dans le Nevada, et membre du conseil d'administration de Leadership Foundations[3].

 

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