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"Pontifexit" : la papauté et l'Occident

"Pontifexit" : la papauté et l'Occident

Les orphelins géopolitiques d'une papauté mondialisée plus que jamais avec le pape François

Massimo Faggioli

États-Unis

11 mai 2022

Au début de son pontificat, Benoît XVI a éliminé "Patriarche d'Occident" de la liste des titres qui, historiquement, ont été attribués au Pontife romain. Depuis 2006, ce titre n'apparaît plus dans l'Annuario Pontificio, l'annuaire annuel du Vatican. Au moment de sa suppression, le Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens (CPPUC) a expliqué la décision du pape comme "un acte de réalisme historique et théologique" qui "pourrait aider le dialogue œcuménique".

"Actuellement, la signification du mot 'Occident' rappelle un contexte culturel qui ne se réfère pas seulement à l'Europe occidentale mais s'étend des États-Unis d'Amérique à l'Australie et à la Nouvelle-Zélande, se différenciant ainsi des contextes culturels", indique le communiqué du CPPUC.

"Évidemment, ce sens ne vise pas à décrire un territoire ecclésiastique et ne peut plus être utilisé comme une définition d'un territoire patriarcal. Si l'on veut donner au terme 'Occident' un sens applicable au langage juridique ecclésial, il ne peut être compris qu'en référence à l'Église latine", a-t-il ajouté.

La conclusion est simple :

- le titre de 'Patriarche d'Occident' décrit la relation particulière de l'évêque de Rome avec l'Église latine, s'appliquant uniquement à cette juridiction particulière ;

- le titre de 'Patriarche d'Occident', peu clair dès sa création, est devenu obsolète et n'est pratiquement plus utilisable devant l'évolution de l'histoire. Il semble donc inutile d'insister pour le conserver.

L'identité du catholicisme et l'Europe

La décision a fait sourciller certains théologiens et a donné lieu à différentes interprétations sur sa signification et les intentions de Benoît XVI. Il est important de noter aujourd'hui, plus de 15 ans après, que le pape François a clairement indiqué que la relation entre la papauté et "l'Occident" est dans une phase de transition plus importante que celle à laquelle pensait Benoît XVI.

Ce n'est pas seulement parce que le pape jésuite a modifié l'Annuario Pontificio, choisissant de s'y inscrire d’abord par le titre d’« évêque de Rome ». Il y a une nette différence entre Benoît et François. Contrairement à Jorge Mario Bergoglio, Joseph Ratzinger a toujours considéré que l'identité théologique et culturelle du catholicisme était essentiellement et immuablement liée à l'histoire européenne et occidentale. C'est ainsi que s'expliquent largement les tensions générées par l'élection en 2013 du premier pape latino-américain.

Une Église qui laisse derrière elle son identité occidentale

François a complété la décision de Benoît XVI en 2006 par ce que l'on pourrait appeler un "Pontifexit". De la même manière que "Brexit" est le mot-valise pour désigner la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne, "Pontifexit" indique l'abandon par la papauté de son identification avec l'Occident.

François adopte un point de vue ecclésiastique et théologique qui met l'accent sur la décentralisation, l'inculturation et les périphéries. Il adopte aussi un point de vue géopolitique, et ce depuis le début de son pontificat.

Au cours des dernières semaines, cette attitude est devenue encore plus évidente au travers de son analyse des racines de la guerre en Ukraine, qu’il inscrit dans la lutte permanente pour la suprématie mondiale entre les États-Unis (et l'OTAN) et la Russie.

C'est un changement puissant et complexe dans la compréhension de soi qu’a l'Église catholique et la papauté. Il a débuté avec Jean XXIII. Dans sa dernière encyclique, Pacem in terris (11 avril 1963), le pape Jean a souligné le rôle de l'Église dans la promotion de la paix. Il a rejeté l'idée de la guerre nucléaire comme "irrationnelle". Ce faisant, il éloignait la papauté de son rôle d'« aumônier de l'Occident », rôle que les puissances occidentales lui avaient attribué pendant la guerre froide. Les élites politiques et les diplomates du "monde libre" furent choqués et consternés par la position de Jean ; ils ressentirent un sentiment d'abandon.

Un pape mis sous pression par la montée des médias sociaux

Cette situation est similaire à ce qui s'est produit ces dernières semaines, à une plus grande échelle et avec des différences importantes.

En 1963, Jean XXIII était perçu par les élites politiques occidentales comme une exception, une erreur, qui n'avait plus beaucoup de temps à vivre. De fait, il est mort moins de deux mois après la publication de Pacem in terris. Elles s'attendaient à ce que l'Église revienne à la normale après le décès. Mais Jean a lancé le Concile Vatican II (1962-65) et l'Église n'est jamais revenue tout à fait en arrière. Le pontificat de François en est la preuve quotidienne.

En 1963, les hommes d'État, les diplomates et les chefs de l'Église n'étaient pas présents sur les rares médias sociaux, et le pape n'accordait jamais d'interviews. Les déclarations papales et la diplomatie vaticane étaient moins exposées à la pression du public au travers des brèves quotidiennes. Cette pression a rendu plus compliquée la relation entre les aspects prophétiques et diplomatiques du ministère papal. Elle a également compliqué le travail de l'Église en général.

Il faut noter que la vision géopolitique de François sur la guerre en Ukraine n'est pas seulement la sienne. Elle est celle de nombreux catholiques d'Amérique latine, d'Asie et d'Afrique. Contrairement à de nombreux Européens, ils ne considèrent pas l'invasion russe de l'Ukraine comme potentiellement génocidaire et décisive pour la survie de la démocratie. Ayant dû faire face, durant le siècle dernier, aux conséquences de l'exercice de la puissance des États-Unis, de nombreux catholiques du Sud considèrent la guerre en Ukraine comme une guerre entre les États-Unis et la Russie. Ils pensent que le Vatican a raison de prendre ses distances vis-à-vis de l'Europe et de l'Occident.

Le sentiment d'être orphelin de la papauté

Dans la crise sécuritaire la plus grave de l'histoire européenne depuis 1945, le pontificat de François montre que la papauté et l'Église catholique redéfinissent leurs relations avec l'Occident, son système politique, ses intérêts économiques et ses préoccupations stratégiques.

Avec François, cette "désoccidentalisation" signifie clairement que le pape n'est plus le "patriarche de l'Occident" - ni théologiquement ni politiquement. Cela se produisant dans le contexte d'une guerre dans une région clé de l'Europe la propagande orthodoxe et étatique russe en est très consciente, probablement plus qu'à l'Ouest.

Des pans entiers des institutions occidentales se sentent désormais géopolitiquement orphelins de la papauté. Ce changement se produit alors que "l'Occident" - de l'Europe aux Amériques en passant par l'Australie et la Nouvelle-Zélande - ne peut plus s'appuyer sur des socles unificateurs comme les intérêts économiques et un destin commun, certainement pas la religion.

Du point de vue de l'histoire religieuse, l'occident est divisé de l'intérieur par les tentatives inquiétantes de revenir à une chrétienté pré-Vatican II. En Europe, "l'Occident" se sent aussi orphelin des "nouveaux" Etats-Unis où tout ce qui est européen est considéré comme vieux, entaché d'idéologies de suprématie blanche, le contraire de la diversité et de l'inclusion.

Le catholicisme mondialisé et l'absence de discours géopolitique de l'Église

La défaite de l'Occident signifie aussi que l'Europe regarde aujourd'hui les États-Unis avec consternation : la "solution" unilatérale de la guerre en Afghanistan, l'alliance militaire avec le Royaume-Uni et l'Australie, un parti trumpien prêt à remporter les élections de mi-mandat en novembre 2022, etc.

Le "Pontifexit" est une transition très compliquée : passer d'une papauté façonnée par la géopolitique de Rome cœur de l'Occident à une papauté mondiale pour une Église catholique mondiale. Pour le catholicisme, Rome est toujours Rome, comme le démontre la récente réforme de la Curie par François. Mais le centre de gravité s'est déplacé de manière significative, surtout depuis le pontificat de Benoît XVI. C'est en quelque sorte l'un des fruits du 11 septembre, qui a fait se déplacer la géopolitique de Benoît XVI vers l'Europe et l'Amérique du Nord. Maintenant, sous François, il n'y a pas de discours géopolitique où le rôle du catholicisme soit prédéfini. Les exceptions sont devenues la règle et ce n'est pas seulement une question de perspectives nationales différentes.

Parmi les catholiques d'un même pays, et même parmi ceux du Vatican, il existe différentes visions de l'alignement géopolitique de la papauté. Grâce aux migrations massives, le catholicisme mondial est partout : il n'est pas nécessaire de contempler le sud de la Méditerranée pour le constater.

La papauté mondiale et l'évolution de ses relations avec les puissances mondiales

De nombreux experts de l'histoire de la Russie et de l'Ukraine considèrent la guerre de Poutine comme une guerre coloniale. La lecture géopolitique qu'en fait François la considère davantage comme un sous-produit de l'OTAN que de l'impérialisme russe; elle montre comment être "mondial" ne garantit pas que l'on soit attentif au local.

Les écarts entre les points de vue catholiques sur la guerre en Ukraine nous ont fait prendre conscience qu'il existe des façons très différentes de considérer les événements mondiaux, comme l'Holocauste, la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, la révolution cubaine, les attentats du 11 septembre 2001 et les guerres au Moyen-Orient.

Les différentes perspectives ont contribué à façonner les développements théologiques et doctrinaux modernes sur beaucoup de questions. C'est vrai pour ce qui se passe en Ukraine et pour ce qui pourrait se passer entre la Chine et Taïwan.

La question n'est plus de savoir si le catholicisme et la papauté vont devenir moins européens et plus mondiaux. C'est le cas et c'est irréversible. La question est de savoir comment la papauté va se situer face aux puissances mondiales et à leurs discours conflictuels de légitimation politico-religieuse.

Plus d'informations sur : https://international.la-croix.com/news/signs-of-the-times/pontifexit-the-roman-papacy-and-the-west/16063   

traduit par Jean-Paul

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 23/06/2022