Créer un site internet

France - La communion dans l'Église américaine est d’ores et déjà fissurée. - LCI 13/09/2019

Le pape François dit qu'il n'a pas peur des schismes alors que la perspective d'une fracture est très réelle

 

Le pape François dit qu'il n'a pas peur des schismes. Massimo Faggioli pense que la perspective d'une fracture est très réelle

 

Céline Hoyeau

France

Le 13 septembre 2019

 

Pour l'historien Massimo Faggioli, professeur d'études religieuses à l'Université de Villanova et chroniqueur régulier à La Croix International, l'Eglise catholique aux Etats-Unis est déjà dans une situation "para-schismatique".

 

La Croix : Le risque de schisme est-il réel, à votre avis, aux Etats-Unis ?

Massimo Faggioli : Non, si on le considère dans le sens canonique du Moyen Âge, celui de la création d'une Église parallèle, qui serait dirigée par un antipape américain, je ne le crois pas.

Mais l'histoire a connu des schismes de différents types et le risque me semble qu'en réalité, l'Église catholique aux États-Unis est profondément divisée et que la communion interne est déjà fracturée. D'une certaine manière, les États-Unis se trouvent dans une situation para-schismatique.

Tous les catholiques américains savent qu'au sein d'un même diocèse, il trouvera des paroisses très différentes, avec des pratiques et des homélies très différentes. Il en a toujours été ainsi, mais c'est devenu encore plus vrai depuis François parce qu'il a provoqué de vives réactions.

Des intellectuels et des personnalités du monde de la finance et des médias sapent ouvertement sa légitimité.

Ainsi, au-delà du seul cas spécifique du cardinal de la Curie Raymond Burke, des évêques aux États-Unis, comme récemment celui de Tyler, au Texas, prennent des positions publiques dans lesquelles ils affirment que le pape a complètement tort sur un certain nombre de questions.

Il y a un an, plus de 20 d'entre eux ont soutenu l'ancien nonce à Washington, Mgr Carlo Maria Viganò, lorsqu'il a appelé à la démission du Pape au motif qu'il était complice de criminels (sexuels).

 

L. C. : Critiquer le pape, est-ce schismatique ?

M.M. : Le problème n'est pas la critique, qui est légitime et doit avoir sa place dans l'Eglise.

Après le Concile Vatican II, de nombreux catholiques ont vivement critiqué les positions de Paul VI sur les femmes, telles qu'exprimées dans l'encyclique Humanae Vitae.

Mais ils ne l'ont jamais accusé d'être un hérétique, ni remis en question sa légitimité en tant que pape ou la légitimité du conclave.

Ce qui est nouveau c'est que certains cercles aux États-Unis accusent maintenant ouvertement ce pape d'être à la limite de l'hérésie, sinon au-delà.

Depuis le début du pontificat de François en 2013, des critiques ont été exprimées non pas sur des opinions diverses mais au nom de l'orthodoxie. C'est ce qui rend cette situation différente.

Les évêques américains croient ouvertement que François a trahi la tradition de l'Église sur la sexualité et la famille en particulier, une critique qui a été étendue au dialogue interreligieux, à la liturgie et à l’écologie au cours des trois dernières années.

 

 

 

L.C. : Cela a-t-il commencé avec le Synode sur la famille en 2014-2015 ?

M.M. : Clairement oui. Mais dès le printemps 2013, avant même l'annonce du Synode, l'idée circulait déjà dans certains milieux américains que François n'était pas suffisamment orthodoxe et pourrait même être un hérétique, car il a commencé à parler des pauvres, de la miséricorde.

 

L.C. : Jean-Paul II et Benoît XVI ont aussi parlé des pauvres et de la miséricorde....

M.M. : Oui, mais c'est totalement différent parce que celui qui parle maintenant des pauvres vient de l'Église des pauvres en Amérique latine.

Dans la mentalité de certains catholiques américains, ce fut un choc qu'un jésuite latino-américain puisse être pape et c'est toujours le cas ; d'une part, parce qu'aux Etats-Unis, il y a une certaine opposition aux jésuites et, d'autre part, parce que pour François, les Etats-Unis ne sont pas le centre du monde mais un pays comme les autres.

Fondamentalement, même lorsque François cite les paroles exactes de Jean-Paul II ou de Benoît XVI, dès qu'elles sortent de sa bouche, elles sont immédiatement perçues comme venant d'un pape dangereux, qui a une idée non orthodoxe du catholicisme.

Pour les Européens, ce pape est un peu différent des autres. Pour certains catholiques américains, il est le contraire de ses prédécesseurs.

Les premières réactions écrites à ce pape en 2013 l'évoquaient en termes très négatifs, avant même ses premières grandes décisions ! Et au fil des ans, cette tendance s'est accentuée.

 

L.C. : L'une des raisons de cette opposition pourrait-elle venir du fait que c'est la première fois dans l'histoire qu'un pape en fonction vit à côté d’un pape émérite, et qu'il n'était pas possible de pleurer Benoît XVI ?

M.M. : Exactement. Le fait qu'il ait démissionné est un élément crucial pour comprendre ce qui se passe aux États-Unis.

Le conclave qui élit le nouveau pape suit généralement de quelques jours les funérailles du précédent. Psychologiquement, c'est d'une certaine façon "tuer le père". Mais en 2013, cela ne pouvait pas se produire.

Benoît XVI a renoncé à son poste, mais il est toujours présent. On ne peut pas le pleurer. Il est toujours très populaire dans de nombreux cercles aux États-Unis. Pour eux, Benoît XVI reste en quelque sorte le pape parce que son successeur est trop différent.

 

L.C. : Peut-on parler de divisions entre " rigoristes " et " réformistes " ?

M.M. : Oui. Les questions de la famille, du mariage et des LGBT jouent un rôle central entre une « Église Vaticane II » qui veut pouvoir dialoguer avec le monde et une Église qui a décidé que ce dialogue est impossible, qu'il va la détruire et la dissoudre dans le monde moderne.

 

L.C. : Le pape n’en fait-il pas trop quand il parle de schisme ?

M.M. : Je ne le pense pas. Il ne fait que mettre en mots ce qui existe déjà. Le livre de Nicolas Senèze - Comment l’Amérique veut changer de pape - (Ed. Bayard) documente la situation, il ne la crée pas.

Le Pape appelle simplement à la responsabilité : non seulement parmi les évêques, mais auprès de tous ceux qui ont du pouvoir dans l'Église - intellectuels, financiers, journalistes, etc.

François ne veut pas empêcher un processus qui a commencé il y a plusieurs années, mais l'inverser. J'ai voyagé dans de nombreux pays et je n'ai jamais vu une autre Église aussi divisée (que l’Eglise américaine).

 

Communion in the American Church 'is already fractured'

Pope Francis says he is not 'afraid of schisms' — Massimo Faggioli thinks the prospect of a crack is very real

Céline Hoyeau

France

September 13, 2019

 

For historian Massimo Faggioli, professor of religious studies at the University of Villanova and a regular columnist for La Croix International, the Catholic Church in the United States is already in a "para-schismatic" situation.

La Croix: Is the risk of schism real, in your opinion, in the United States?

Massimo Faggioli: No, if we consider it in the canonical sense of the Middle Ages, that of the creation of a parallel Church, which would be led by an American anti-pope, I don't think so.

But history has known schisms of different types and the risk seems to me that, in reality, the Catholic Church in the United States is deeply divided and the internal communion is already fractured. The United States, in a way, is already in a para-schismatic situation.

Every American Catholic knows that within the same diocese he will find very different parishes, with very different practices and homilies. It has always been this way, but it has become more so with Francis because he has provoked strong reactions.

Intellectuals and personalities from the world of finance and the media openly undermine his legitimacy.

Thus, beyond the only specific case of Cardinal [Raymond] Burke, who is a Cardinal of the Curia, bishops in the United States, such as recently that of one in Tyler, Texas, are taking public positions in which they affirm that the pope is completely wrong on a number of issues.

A year ago more than 20 of them supported the former nuncio in Washington, Bishop Carlo Maria Viganò, when he called for the Pope's resignation on the grounds that he was an accomplice to criminals.

L. C.: But was criticizing the pope schismatic?

M.M.: The problem is not criticism, which is legitimate and must have its place in the Church.

After the Second Vatican Council, many Catholics strongly criticized Paul VI's positions on women, as expressed in the encyclical Humanae Vitae.

But they never accused him of being a heretic or questioned his legitimacy as pope or the legitimacy of the conclave.

What is new, however, is that some circles in the United States are now openly accusing this pope of being at the very edge of heresy, if not beyond.

Since the beginning of Francis' pontificate in 2013, criticism has been expressed not on various opinions but in the name of orthodoxy. That's what makes this situation different.

American bishops openly believe that Francis betrayed the Church's tradition on sexuality and the family in particular, a criticism that has been extended to interreligious dialogue, liturgy and the care of creation over the past three years.

L.C.: Did it start with the double Synod on the Family in 2014-2015?

M.M.: Openly yes. But as early as the spring of 2013, even before the synod was announced, the idea was already circulating in some American circles that Francis was not sufficiently orthodox and could even be a heretic, because he had begun to speak of the poor, of mercy.

L.C.: John Paul II and Benedict XVI also spoke of the poor and mercy…

M.M.: Yes, but it's totally different because the one who is now talking about the poor comes from the Church of the Poor in Latin America.

In the mentality of some U.S. Catholics, it was a shock that a Latin American Jesuit could be Pope — and it still is, on the one hand, because in the United States, there is a certain anti-Jesuitism and on the other hand, because in Francis' eyes, the United States is not the center of the world but a country like any other.

Basically, even when Francis quotes the exact words of John Paul II or Benedict XVI, from the moment it comes out of his mouth, it is immediately perceived as coming from a dangerous pope, who has an unorthodox idea of Catholicism.

For us Europeans, this pope is a little different from the others. For some U.S. Catholics, he is the opposite of his predecessors.

The first written reactions to this pope in 2013 referred to him in very negative terms, even before his first major decisions! And over the years, this has become more pronounced.

L.C.: Could one of the reasons for this opposition come from the fact that this is the first time in history that a distinguished pope has lived next to the pope, and that it was not possible to mourn Benedict XVI?

M.M.: Exactly. The fact that he resigned is a crucial element in understanding what is happening in the United States.

The conclave that elects the new pope usually follows the funeral of the previous one by a few days.

Psychologically, it was a way of "killing the father" in a way. But in 2013, it couldn't happen.

Benedict XVI renounced his office but is still there. He cannot be mourned. But he is still very popular in many circles in the U.S.

For them, Benedict XVI continues in some sense to be the pope because his successor is too different.

L.C.: Can we talk about divisions between 'rigorists' and 'reformists'?

M.M.: Yes.

The issues of family, marriage and LGBT play a central role between a Vatican II Church that wants to be able to dialogue with the world and a Church that has decided that this dialogue is impossible, that it will destroy it and dissolve it in the modern world.

L.C.: Is the pope being overly dramatic when he speaks of a schism?

M.M.: I don't think so. He is just putting into words what already exists. Nicolas Senèze's book – How America Wants to Change the Pope (Bayard) — documented the situation, it did not create it.

The Pope is simply calling for responsibility: not only among bishops, but from all those who have power in the Church — intellectuals, financiers, journalists etc.

Francis does not want to prevent a process but to reverse one that began several years ago. I have traveled to many countries but I have not seen another Church so divided.

 

Ajouter un commentaire