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Ministère et gouvernance

Ministère et gouvernance

Qu'est-ce que "Praedicate Evangelium" pourrait initier ?

Paul Lakeland

États-Unis

7 mai 2022

Aujourd'hui il y a de grandes réjouissances au ciel, du moins dans ce petit coin où Yves Congar travaille toujours. Aucun autre théologien catholique du vingtième siècle n'a autant insisté sur le lien étroit entre le baptême et la mission. Maintenant que le pape François a précisé, dans son motu proprio Praedicate evangelium, que "Le pape, les évêques et les autres ministres ordonnés ne sont pas les seuls évangélisateurs de l'Église" et que "Tout fidèle peut présider un dicastère", le grand ouvrage de Congar, « Les laïcs dans l'Église », prend tout son sens.

Le père jésuite Gianfranco Ghirlando a rendu ce changement encore plus clair lors d'une conférence de presse le 21 mars, en déclarant que "Le pouvoir de gouvernance dans l'Église ne vient pas des ordres, mais de la mission de chacun". La gouvernance devient liée à une mission canonique, à laquelle on est éligible par le baptême, et non au pouvoir de l’ordination, comme l'avait dit Jean-Paul II lors de la précédente réforme curiale. Désormais, en principe, tous les niveaux de gouvernance de l'Église sont ouverts à tout catholique, homme ou femme.

Mais il y a deux questions à poser sur les implications de ce changement quant au rôle du ministère ordonné. Premièrement, que reste-t-il au ministère ordonné si la gouvernance n’est ne lui est plus strictement liée ? Deuxièmement, comment, si tant est que cela soit possible, pouvons-nous reconnecter le ministère et la gouvernance pour le bien de l'Église ?

Le pape François souhaite depuis longtemps que les ordonnés accordent plus d'attention aux préoccupations pastorales et passent moins de temps à gérer une institution complexe comme une paroisse ou un diocèse. Compte tenu de la pénurie croissante de ministres ordonnés, cela relève du bon sens ; sauf que, comme le pape a clairement dit qu'il n'y a pas de lien direct entre ordination et gouvernance, il est aussi évident qu'il n'y a pas de lien exclusif entre ordination et activités pastorales. Les ministres laïcs de l'Église accomplissent des tâches de gouvernance et de pastorale avec succès depuis des décennies.

L'Église serait-elle meilleure si tous les ordonnés consacraient leur temps à la prédication et à l'enseignement, à l'exercice pastoral et à la présidence de l'Eucharistie, tandis que les fonctions de gestion et de gouvernance seraient assumées par des laïcs dûment qualifiés ? Ce n'est manifestement pas ce que veut le pape pour deux raisons : premièrement, s'il l'avait fait, il aurait exigé que les dicastères du Vatican soient dirigés par des professionnels laïcs et aurait éloigné les ordonnés ; deuxièmement, il aurait étendu sa conception de la relation entre la gouvernance et le baptême au domaine des paroisses et des diocèses.

En réformant le Vatican, il déconnecte le pouvoir ordonné des tâches de gestion, ce qui relève du bon sens. Mais dans le contexte paroissial ou diocésain, la gouvernance reste étroitement liée au pouvoir ordonné et il est peu probable que ce lien soit modifié d'une manière similaire à celle envisagée pour la Curie. Au cours des dernières décennies et largement dans l'Église catholique mondiale, la plus grande participation des laïcs aux postes de direction des paroisses et des diocèses a anticipé ce que le pape met en œuvre au Vatican ; cependant la scène paroissiale et diocésaine américaine suggère la nécessité d'un peu plus de clarté sur les réformes papales. En particulier, il faut réfléchir davantage à la relation entre la gouvernance et le leadership.

Si François a découplé la gouvernance des dicastères du Vatican de l’ordination, il est clair que cela n'implique pas que l'autorité papale sur ces dicastères ait été réduite ou dissoute. Cela signifie-t-il que la gouvernance au niveau du Souverain Pontife est toujours couplée à l’ordination ? Ou bien faut-il ajouter "Gouverneur suprême" à la liste des titres pontificaux ? Nous devrions également nous demander si le choix de François du terme "gouvernance" implique celui de leadership, ou s'il est simplement destiné à indiquer le rôle secondaire de la gestion. Dans le premier cas - que la gouvernance implique le leadership et qu'elle est maintenant liée au sacerdoce baptismal plutôt que ministériel - cela constitue-t-il une réduction du rôle des ordonnés ou leur réorientation vers des activités plus étroitement pastorales. Je soutiens qu'une autre intention est plus probable.

L'ensemble de la réforme apporte deux changements importants : premièrement, professionnaliser la Curie et donc en faire le serviteur de l'Église mondiale, et deuxièmement, insister sur l'autonomie de l'évêque dans son propre diocèse, ainsi débarrassé des nombreuses frustrations qui peuvent survenir par la surveillance curiale. Ces deux mesures reflètent la vision ecclésiale de Vatican II.

Si cette compréhension est correcte, alors les réformes papales, bien que radicales, sont des mesures pragmatiques sans conséquences théologiques ou ecclésiologiques. La clarification selon laquelle tout catholique baptisé peut en principe diriger un dicastère du Vatican est assortie d'un commentaire supplémentaire selon lequel personne, ordonné ou laïc, ne devrait occuper un tel poste s'il n'est pas qualifié pour l'assumer. Il y a peu de risques qu'un catholique laïc soit un jour placé dans une telle position, mais il existe de nombreuses preuves que les cardinaux curiaux qui ont régné depuis les perchoirs du Vatican pendant si longtemps, n'ont pas toujours été choisis pour leur compétence ou leur sainteté spectaculaire. Il se pourrait donc que nous devions considérer la réforme différemment. S'agit-il de la suite pratique des tancements annuels de la Curie que le pape François distribue régulièrement à chaque Noël ? Si cela va plus loin, alors la façon dont il affectera des laïcs à la tête de l'un ou l'autre dicastère sera révélatrice. Si un laïc est placé à la tête du dicastère des laïcs, ce ne sera pas une grande surprise. Mais n'est-il pas possible que le meilleur choix pour diriger la Congrégation pour la Doctrine de la Foi soit un théologien laïc ? Après tout, la plupart des théologiens de nos jours sont des laïcs, et la plupart des évêques ne sont pas de très bons théologiens. Je suppose qu'il est raisonnable de penser que la personne compétente pour diriger le Dicastère des évêques sera un évêque, et qu'une personne ordonnée dirigera très probablement le Dicastère du clergé. Mais si le Praedicate evangelium indique si clairement que l'évangélisation est liée au baptême, qui peut dire que le dicastère suprême dans la vision papale, celui de l'évangélisation, ne pourrait pas être dirigé par un laïc ?

Si nous supposons que l'idée de gouvernance est liée au leadership, et pas seulement à l’acte de gérer, vient la deuxième question : la relation entre la gouvernance et l'ordination au niveau de l'Église locale. Imaginons les conséquences de la poursuite de la réforme curiale de François dans le contexte d'un diocèse américain.

La gouvernance ou la présidence des différents postes de l'administration diocésaine est désormais ouverte à tout catholique baptisé, et non plus liée à l’ordination. Dans une certaine mesure, cela est déjà vrai depuis plusieurs décennies, en particulier dans un rôle comme celui de chancelier, occupé assez fréquemment par une femme laïc. Un coup d'œil sur mon propre diocèse de Bridgeport, dans le Connecticut, montre que la majorité des bureaux diocésains sont gérés par des laïcs, à l'exception de celui du clergé et des religieux et du tribunal diocésain qui statue sur toutes les demandes d'annulation de mariage. S'il n'est ni surprenant ni controversé que le bureau du clergé et des religieux soit présidé par un prêtre, il est moins facile de justifier pourquoi tous les membres du tribunal sont soit des prêtres, soit des diacres. La sagesse et la connaissance du droit canonique semblent être les conditions requises pour exercer y une fonction, et non l'ordination. Le monopole clérical à Bridgeport pourrait être fortuit, mais s'il s'agit d'un modèle appliqué dans tous les diocèses américains, il devra s’adapter pour s'aligner sur la réforme papale si elle est autre chose qu'un nettoyage de la Curie romaine. Il n'y a pas non plus de raison particulière pour que le président du tribunal ne soit pas un laïc, homme ou femme. Un coup d'œil rapide au-delà de Bridgeport, révèle une grande variété de modèles organisationnels. Comparez, par exemple, la composition très majoritairement cléricale du tribunal de l'archidiocèse de New York avec la composition très majoritairement laïque du tribunal du diocèse de Raleigh, en Caroline du Nord.

Si nous regardons un peu plus loin la structure du leadership dans la paroisse, les choses deviennent plus intéressantes. Comme on le sait, le droit canonique stipule qu'un conseil pastoral paroissial doit être présidé par le pasteur et n'a qu'un rôle consultatif. En d'autres termes, s'il peut voter sur telle ou telle question, son vote ne lie jamais le pasteur. Bien entendu, le conseil paroissial ferait bien de s'en remettre au prêtre pour les questions relatives à la liturgie, aux rituels et - peut-être - au discernement théologique, mais de nombreuses questions souvent examinées par les conseils paroissiaux sont beaucoup plus banales. Dans ces cas, il est difficile de voir pourquoi le pasteur devrait toujours avoir le dernier mot. Il n'est pas difficile d'imaginer que le rôle des laïcs pourrait s'étendre au-delà du statut consultatif à mesure que l'on prend conscience du vent nouveau qui souffle sur le Vatican.

Ceci nous amène à la seule hypothèse théologique qui émerge de la réforme papale de la Curie. S'il est vrai que les réformes ont pour but de recentrer la vie sacerdotale sur des rôles plus étroitement sacramentels, et s'il pourrait y avoir, c'est peut-être déjà le cas, un transfert vers les structures de la vie paroissiale, allons-nous vers un pasteur simple prêtre de messe, quelqu'un qui est amené à célébrer l'Eucharistie et à prononcer une homélie sur les textes scripturaires du jour ? Cela n’est pas satisfaisant. Le prêtre n'est-il pas censé être le pasteur de la communauté locale, le symbole de son unité dans la foi ? Plus la gouvernance au niveau paroissial est entre les mains des laïcs, plus le rôle du clergé est restreint. Nous ne sommes peut-être pas encore prêts pour toutes les implications de cette ligne de pensée. Il y a environ soixante-dix ans, Yves Congar a fait cette observation prémonitoire : "Nous devons maintenant nous demander non pas quel est le rôle des laïcs par rapport au clergé, mais plutôt quel est le rôle du clergé par rapport aux laïcs". Lorsque nous concluons que le rôle du clergé se réduit à dire la messe et à prêcher, nous avons peut-être atteint le point où retourner la question ecclésiologique et se demander si une nouvelle réflexion sur l’existence des catégories de laïcs et de clergé ne pourrait pas conduire à une Église différente - dans laquelle celui qui est à l'autel est là parce qu'il ou elle est recevable par la communauté en tant que pasteur, le symbole de son unité dans la foi.

Alors, à quoi pourrait ressembler l'avenir du ministère ? Permettez-moi de m'inspirer de mon livre d'il y a vingt ans, The Liberation of the Laity (La libération des laïcs) et de suggérer que nous pourrions voir un ministère d'équipe composé de plusieurs personnes ordonnées dans chaque paroisse, chacune d'entre elles étant ordonnée parce qu'elle a le don du leadership dans la foi. Des personnes ayant une vie professionnelle seraient ordonnés par une démarche appelée parfois "ontologie relationnelle"[1]. Leur ordination [au leadership et à la présidence de l'Eucharistie] les placerait dans une relation à la communauté différente, relation qu'ils pourraient abandonner après un temps donné -la seule question serait de définir si ce serait possible plusieurs fois. Une telle vision nous éloignerait évidemment de ce que l'on appelle la "théologie du caractère", qui imagine qu'un changement ontologique indélébile se produit au moment de l'ordination. Cette théologie est inutile et se trouve au cœur des maux du cléricalisme.

Quand nous abordons la relation clergé/laïcs de cette manière, en reconnaissant que le sacerdoce baptismal est la valeur par défaut et que le sacerdoce ministériel se distingue par le charisme du leadership plus que par le pouvoir de l’ordination, la plupart des difficultés examinées ci-dessus disparaissent.

Paul Lakeland est le directeur du Centre d'études catholiques de l'Université de Fairfield (Connecticut) et ancien président de la Catholic Theological Society of America.

Cet article est paru pour la première fois dans Commonweal Magazine

Pour en savoir plus : https://international.la-croix.com/news/religion/ministry-governance/16045

 

Traduit par Jean-Paul 

 

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Date de dernière mise à jour : 23/06/2022