Un prêtre français suspendu pour abus sexuels

Un prêtre français suspendu pour abus sexuels

s'incruste à la conférence du Vatican sur la prêtrise

Tony Anatrella, un ancien psychanalyste ayant d'importantes connexions dans la Curie romaine, est suspendu de tout ministère public et de toute prise de parole depuis 2018

Robert Mickens

Cité du Vatican

18 février 2022

Que se passerait-il si un prêtre catholique éminent suspendu pour avoir abusé sexuellement de séminaristes, se présentait à une grande conférence du Vatican sur l'avenir du sacerdoce ? Pensez-vous que les organisateurs le prieraient de passer son chemin ou l'inviteraient à rester déjeuner à la résidence du pape ?

Je ne plaisante pas. Cela s'est réellement produit. Pas il y a des années ou des décennies. C'est arrivé cette semaine. Le prêtre est Tony Anatrella, ancien psychanalyste qui a été suspendu par l'archidiocèse de Paris en juillet 2018 après des années d'accusations transmises aux responsables de l'Église par de nombreux jeunes hommes.

Le prêtre de 81 ans faisait partie des quelque 400 participants qui se sont réunis jeudi dans la grande salle Paul VI pour écouter le pape François prononcer le discours inaugural du symposium de trois jours organisé par le cardinal Marc Ouellet. Plus tard dans la journée, M. Anatrella et quelques autres participants ont dîné à la Casa Santa Marta, où réside François.

C'est Loup Besmond de Senneville de La Croix France qui a transmis l’information. Selon lui, des sources ont confirmé que le vieux prêtre français s'était inscrit sous le nom de "M. Tony Anatrella" et avait récupéré ses accréditations jeudi matin, juste avant l'ouverture de la conférence.

Toujours des excuses et des reproches

Les organisateurs du Vatican ont insisté sur le fait qu'Anatrella n'avait pas été invité au symposium mais s'était simplement inscrit comme n'importe quel autre participant. Ils ont également souligné qu'une société italienne avait été engagée pour superviser la logistique du rassemblement international, y compris le processus d'inscription.

Si cela est vrai, la gestion très critiquée de la crise des abus par l'Église romaine est pire que nous le pensions. Ou, pour le dire autrement, les responsables de l'Église tentent toujours de trouver des excuses et de rejeter la faute sur les autres.

Tout d'abord, même si une société extérieure s'est occupée de la logistique, personne parmi les organisateurs du Vatican - au premier rang desquels le cardinal Ouellet - n'a pensé qu'il serait peut-être bon de vérifier qui s'était effectivement ? Ne serait-ce que pour des raisons de sécurité. Après tout, les participants inscrits allaient se trouver dans la même pièce que le pape.

Ensuite, Anatrella n'est pas n'importe quel prêtre. Il est présent au Vatican depuis de nombreuses années, où il est l'un des conseillers les plus influents en matière de sexualité. Jusqu'à il y a quelques années, il était officiellement lié à au moins trois grands départements de la Curie romaine et aurait été le principal auteur d'un document de 2005 de la Congrégation pour l'éducation catholique contre l'admission des homosexuels au séminaire.

Des amis haut placés

Tony Anatrella est bien connu dans les milieux de l'Église romaine. Selon certaines sources, il a été vu en train de parler en tête-à-tête avec le cardinal Ouellet, vendredi matin, avant le début de la deuxième journée du symposium.

Mais c'était avant que Besmond de Senneville ne publie son article sur le site de La Croix.

Marc Ouellet est l'un des nombreux cardinaux et évêques qui ont soutenu le travail du prêtre-psychanalyste. Le Franco-Canadien, qui dirige la Congrégation pour les évêques depuis 2010, a approuvé ses écrits et a même rédigé l'introduction d'un de ses livres.

Le premier cardinal du Vatican à promouvoir Anatrella et ses idées - dont certaines sont étranges et discutables, comme les affirmations de guérison de l'homosexualité - a été feu Alfonso Lopez Trujillo (décédé en 2008), qui a recommandé que le prêtre français soit nommé conseiller de l'ancien Conseil pontifical pour la famille, que le plus que conservateur cardinal colombien a dirigé pendant de nombreuses années.

Le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d'État du Vatican, a fait l'éloge d'Anatrella en 2016, lors d'une conférence sur le célibat que le prêtre français a aidé à organiser à l'Université grégorienne. Le cardinal a noté qu'il était "psychanalyste, spécialiste en psychiatrie sociale, conseiller et collaborateur de divers dicastères de la Curie romaine".

Le cardinal André Vingt-Trois : ami et protecteur

Mais le plus grand allié d'Anatrella tout au long de sa carrière a été le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris de 2005 à 2017. Les deux hommes ont fait leur séminaire ensemble et sont des amis proches.

Vingt-Trois était l'un des trois présidents-délégués de l'assemblée extraordinaire du Synode des évêques sur la famille en 2014, lorsqu'Anatrella a été nommé un des douze collaborateurs du secrétaire spécial de l'assemblée, l'archevêque italien Bruno Forte.

L'année suivante, Anatrella s'est exprimé sur le sujet des abus sexuels du clergé lors d'un rassemblement au Vatican pour les évêques récemment ordonnés, faisant les gros titres lorsqu'il a insisté sur le fait que les évêques et les prêtres n'étaient pas obligés de signaler les cas d'abus aux autorités civiles.

C'était en 2015 et le cardinal Vingt-Trois était toujours à la tête de l'Église à Paris. Lui et son prédécesseur, le cardinal Jean-Marie Lustiger, ont toujours refusé d'enquêter sérieusement sur les accusations contre Anatrella qui ont été portées pour la première fois vers 2001. Mais elles étaient suffisamment crédibles pour que Vingt-Trois lui interdise de faire de la psychanalyse, puis en 2016, pour ordonner une enquête canonique.

Toutefois, ce n'est que lorsque Mgr Michel Aupetit est devenu ordinaire de la capitale française en 2017 que l'enquête s’est accélérée. Elle a été supervisée par l'auxiliaire de l'époque, Mgr Eric de Moulin de Beaufort, qui est aujourd'hui archevêque de Reims et président de la Conférence des évêques de France.

C'est Aupetit qui a suspendu Anatrella en juillet 2018. L'archevêque a annoncé en juillet 2021 qu'il y aurait un procès canonique contre le prêtre suspendu. Aucune date n'a été fixée pour cette procédure, et apparemment, rien ne semble s’être passé depuis.

Le bruit exaspérant du silence

L'été dernier, Aupetit, âgé de 70 ans, était au cœur d'une vive controverse concernant son style de direction et les décisions qui ont suscité la colère de certains membres de l'archidiocèse.

Un magazine français a finalement publié un article cinglant en novembre révélant qu'Aupetit avait eu une relation inappropriée avec une femme adulte plusieurs années auparavant, alors qu'il était vicaire général à Paris et pas encore évêque.

Cela l'a poussé à présenter sa démission au pape en décembre et quelques jours plus tard, François a déclaré qu'il avait été contraint de l'accepter, "non pas sur l'autel de la vérité, mais sur l'autel de l'hypocrisie".

Il est déprimant et exaspérant que Tony Anatrella ait eu le culot de se présenter à un symposium du Vatican sur le sacerdoce et que personne parmi les organisateurs - en particulier le cardinal Ouellet - n'ait eu le bon sens de lui refuser l'entrée.

Mais il faut reconnaître au cardinal le mérite d'avoir fermement dénoncé les abus sexuels du clergé et leur dissimulation institutionnelle, et d'avoir présenté ses excuses à toutes les victimes. C'est ce qu'il a fait dans ses remarques au tout début du symposium, juste avant de passer le micro à l'orateur principal, le pape François, qui n'en n’a pas fait mention.

Pour en savoir plus : https://international.la-croix.com/news/letter-from-rome/french-cleric-suspended-over-sex-abuse-crashes-vaticans-priesthood-conference/15672?utm_source=NewsLetter&utm_medium=Email&utm_campaign=19Feb22mailjet

Traduit par Jean-Paul

 

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Date de dernière mise à jour : 23/06/2022