Editorial d'Anne Soupa suite au 11 janvier 2015

Editorial sur le site de la CCBF Anne soupa edito apres le 11 janvier

 

Ce 11 janvier a tous les ingrédients d’une journée fondatrice. Tout d’abord, par le nombre considérable de ceux qui se sont unis dans la mémoire aux 17 victimes des récents attentats. Près de 3, 7 millions de personnes ont battu le pavé pendant le week end. Et un peu partout dans le monde, des milliers de voix se sont unies au rassemblement français.

Á chaque fois, comme en refrain, une même parole tenait lieu de profession de foi : « je suis Charlie », « je suis policier », « je suis juif ». Bien sûr, la question de savoir si l’on était vraiment Charlie, juif, ou policier était largement dépassée. La communion était à ce prix.

Enfin, cette journée est née du sang qui, hélas, cimente les peuples. Et ce sang - mon Dieu, les auteurs de ces crimes savaient-ils ce qu’ils faisaient ? - ce sang versé ces jours derniers ré-édifie symboliquement la France, une France prête pour son futur : il unit des représentants de la communauté intellectuelle, de ces forces « de l’ordre » que sont les « gardiens de la paix », et d’une minorité religieuse qui symbolise mieux qu’aucune autre la tradition d’accueil de la France. Il unit des chrétiens, des juifs et des musulmans.

Que demandent ces 3, 7 millions de personnes ? La réponse, ce manifestant qui me précédait et que j’ai prié de se laisser photographier, l’a inscrite sur son drapeau : « je suis Charlie, je suis bouddhiste, je suis musulman »… mais surtout, « je suis libre ». Le nombre, la communion, le sang, la revendication de liberté, tout est symboliquement là pour fonder quelque chose de neuf.

Voilà donc la liberté que l’on croyait enfouie sous les charmes de la consommation revenue en tête d’affiche des valeurs. Et c’est tant mieux. Parce qu’elle a coûté très cher à ces victimes innocentes, parce qu’elle se révèle désirable pour les 3,7 millions de personnes qui la plébiscitent, tout ce qui, jusque là, était grippé dans notre pays peut… peut-être… se remettre en mouvement.

Car demain, il va bien falloir la faire entrer dans les clous, cette liberté dont le prix se redécouvre. Demain, il va falloir « faire ce qu’il faut » pour qu’elle soit effective. Par exemple, faire admettre la loi de la République dans les écoles, dans les quartiers où elle n’y a plus accès, prendre au sérieux l’existence des mosquées, la médiocre intégration des jeunes générations issues de la diversité, aider activement l’islam à s’ouvrir au pluralisme, à l’égalité femme-homme, à la modernité, en somme.

Le fléau de l’intégrisme ne prend le pouvoir que sur des organismes déjà malades ou affaiblis. La faiblesse de l’islam, elle est dans sa rigidité au changement ; la faiblesse de notre modèle républicain, c’est qu’il intègre mal ceux qui arrivent d’une autre culture. Si l’on veut durablement éradiquer ces fléaux, cela coûtera quelques « déplacements » de part et d’autre, celui de vouloir s’intégrer comme celui d’apprendre à donner une place au voisin. Par exemple, est-il « impensable » ou déshonorant que l’arabe soit enseigné aux petits Berrichons et aux petits Savoyards?

Mais direz-vous, tout cela est affaire de citoyenneté non de religion. Certes, l’essentiel des mesures devront venir de là. Mais le poumon qui doit permettre à ce souffle nouveau d’irriguer tout le corps social, c’est la religion. Au singulier ou au pluriel d’ailleurs : l’essentiel n’est pas d’abord son intitulé, mais l’Esprit qui l’anime. La religion de demain saura rappeler que l’homme passe l’homme et qu’il est aimé par plus grand que lui. Elle saura se dépouiller de tout triomphalisme, elle sera ouverte à autrui, convaincue que la vérité n’est pas murée au coffre, dans les caves du Vatican, mais dans l’échange vécu et la construction de liens.

 

Après ce qui vient de se passer aujourd’hui, les jours fastes et faciles de l’intégrisme catholique sont comptés. Sauf à démanteler une à une leurs forteresses de certitudes invérifiables, les religieux les plus radicaux finiront par quitter le champ public pour de confidentielles chapelles. Déjà l’opinion publique les montre d’un doigt réprobateur car ils ne favorisent pas le vivre ensemble.

Au contraire, ceux qui sauront se reconnaître comme enfants du même amour divin, ceux qui accepteront de se retrousser les manches et de pétrir ensemble la pâte du festin, une bonne mesure de fraternité, un grand bol de solidarité, et le zeste d’espérance qui fera lever la pâte, ceux-là auront part au monde qui naît ce soir. La République n’aura pas tant besoin de leur « garantir la liberté de culte », mais elle les priera plutôt de collaborer à ce monde nouveau.

Pour les catholiques, ce constat est important. L’heure n’est plus aux combats d’arrière garde, aux étiquettes hargneuses, aux postures convenues, à la spiritualité affectée, mais à l’invention active, soutenue, efficace, d’une fraternité aimante qui passe les frontières religieuses. Quelque chose a commencé aujourd’hui, qui concerne à la fois la CCBF, dans son aspiration à une Église fraternelle, et le Comité de la jupe, dans cette intuition encore balbutiante qu’il doit, avec d’autres, défendre les femmes, de quelque religion qu’elles soient. Bel avenir pour nous tous !

 

Anne Soupa