Le scandale des abus sexuels et le sens perdu de l’histoire catholique - LCI 21/011/2018

Il y a un fossé entre les mythes culturels du catholicisme et sa réalité historique

Le scandale des abus sexuels et le sens perdu de l’histoire catholique

Il y a un fossé entre les mythes culturels du catholicisme et sa réalité historique

Massimo Faggioli est né en Italie. Il est professeur d’histoire de la théologie à l’université Villanova en Pennsylvanie et auteur primé de plus d’une douzaine d’ouvrages.

USA, 21 novembre 2018

 

La crise des abus sexuels du clergé est devenue partie intégrante de l’actualité du catholicisme. Mais nous sommes encore à chercher des précédents dans l’histoire pour comprendre les heures que nous vivons. Il y a deux hypothèses principales quant aux points communs entre la situation actuelle et d’autres périodes de tourmente.

La première hypothèse a été proposée récemment par le cardinal Walter Brandmüller, un historien de l’Eglise réputé qui a été un des 4 cardinaux qui ont signé la ‘dubia’ contre le pape François. Le cardinal allemand voit un précédent à la crise actuelle dans les 11ème et 12ème siècles.

C’est dans cette période que St Pierre Damiani, en 1049, poussa le pape Léon IX à décider des actions fortes contre le concubinage et l’homosexualité du clergé.

Approximativement au même moment les laïcs de Milan se levèrent et demandèrent des réformes similaires ; ce fut un mouvement connu sous le nom de Pataria ou mouvement patarine (il y a quelques points communs avec ce qui se passe actuellement entre Rome et les catholiques américains).

L’autre hypothèse voit un précédent à la crise actuelle des abus dans l’avènement de la réforme protestante du 16ème siècle provoquée par les interactions complexes entre théologie, culture et fissures géopolitiques.

Sans aucun doute ces deux périodes, celle des 11 et 12ème siècles puis celle du 16ème, représentent les deux plus importantes étapes de réforme de l’ecclésiologie et de l’organisation de l’Eglise dans le deuxième millénaire ayant conduit au concile Vatican II.

Mais cependant des historiens de l’Eglise tendent à être plus réalistes quant à l’efficacité et aux limites des réformes.

Par exemple il est vrai qu‘il y a eu un mouvement fort des prêcheurs itinérants au XIème siècle qui se battaient contre la simonie, le mariage des clercs et les richesses excessives des hommes d’Eglise. Mais il rencontra aussi une large résistance. Par exemple un prêcheur fut près d’être lynché par un groupe d’épouses de prêtres.

La situation ne fut pas si différente dans la période suivant le concile de Trente. A l’automne 1627 le pape Urbain VIII délégua une visite apostolique au monastère de Camaldoli au centre de l’Italie. Le visiteur après avoir interrogé les membres de la communauté écrivit un rapport sur la situation où il décrivit une liste choquante de fautes lourdes. Elle comprenait trafic d’armes diverses (armes de poing et couteaux), relations ‘non pastorales’ avec des prostituées, violations du vœu de chasteté et  morts suspectes parmi la communauté.

Ces deux exemples ne doivent pas faire penser aux catholiques que toute réforme de l’Eglise est impossible. C’est plutôt le rappel du besoin urgent de retrouver le sens de l’histoire dans ce moment critique de la vie de l’Eglise.

 

 

 

Décalages théologiques

La crise des abus a brisé les discours habituels sur l’Eglise que tiennent à la fois les catholiques libéraux et les conservateurs.

La tendance libérale de positionner les origines de la crise dans les âges sombres du catholicisme pré-moderne et d’avant Vatican II n’est pas très convaincante. Bien que le concile Vatican II n’ait pas causé la crise des abus, il ne l’a pas stoppée et a été incapable d’empêcher que des enfants soient abusés dans les mêmes bâtiments où on célébrait la nouvelle liturgie.

D’un autre côté la tendance conservatrice à voir la racine de la crise dans les déviances théologiques suivant le concile ignore le fait historique des abus préexistants à Vatican II. Le prétendu lien de cause à effet entre les évolutions de la morale théologique et le relâchement des comportements sexuels n’est pas compatible avec ce que nous connaissons de l’histoire des abus dans l’Eglise.

Le flou dans la compréhension que les catholiques ont de leur propre histoire était déjà perceptible au début de la crise. En février 2004, alors que les conséquences de la première explosion de la crise qui suivit les investigations du ‘Boston Globe’ ne faisaient qu’apparaître, l’auteur catholique américain Paul Elie donna la conférence de la Chandeleur au ‘Boston College’

‘Si un chemin, une époque de l’histoire de l’Eglise se termine, Vatican II en est le centre de gravité’ dit alors P. Elie. ‘D’un point de vue doctrinal l‘Eglise est entrée dans l’histoire, alors que les Pères du concile revenaient sur des siècles de dogme qui positionnaient l’Eglise au-dessus de l’histoire avec l’affirmation que l’Eglise est le ‘peuple de Dieu’ en pèlerinage dans le temps’ ajouta-t-il. ‘De plus l’effet pratique de cette entrée de l’Eglise dans l’histoire, en Amérique tout du moins, fut paradoxal et déroutant. Les catholiques sont réellement devenus étrangers à leur propre histoire’ argumenta-t-il.

Les catholiques, spécialement aux USA, doivent prendre cela très au sérieux ; c’est fondamental dans son raisonnement. ‘Mon point de vue est que le scandale nous montre que Vatican II illustre la situation actuelle’.

Le raisonnement de P. Elie est clairvoyant.

D’un côté les crispations sur l’interprétation de Vatican II influencent l’interprétation de la crise actuelle. D’un autre la poursuite du scandale a déstabilisé notre perception de l’histoire de l’Eglise au-delà de ce que l’on pouvait imaginer en 2004. A l’époque la fragilité physique de Jean-Paul II (mort en 2005) et son action en luttant pour une Eglise moins divisée au sujet de Vatican II qu’aujourd’hui, ont servi à protéger sa personne et son mandat papal, mais aussi la vision commune de l’histoire de l’Eglise.

En 2004 les divisions dans le catholicisme américain et au sujet du rôle de Vatican II, comme à celui de la papauté étaient inimaginables. C’est une des conséquences involontaires du pontificat de Benoît XVI qui fut bien plus compliqué que ce qu’il fit ou ne fit pas en relation avec la crise. Le pontificat de Benoît XVI a eu la conséquence involontaire et perverse de tromper une génération de catholique quant à l’idée que ce qui alla mal à la suite de Vatican II venait de l’opposition entre continuité et discontinuité[1]. La place du démon dans la crise des abus est plus compliquée que ça et demande de revoir notre vision de l’histoire de l’Eglise.

Maintenant en 2018 la deuxième phase de la crise a détruit toute possibilité de réduire le choc entre l’Eglise et l’urgence à relire les temps présents pour leur donner du sens.

Le catholicisme post Jean-Paul II montre un déséquilibre grandissant dans la manière dont l’Eglise entrevoit son histoire.

 

Les visions progressiste et traditionnaliste

Ce n’est pas seulement la question de la montée de l’antagonisme entre les visions extrêmes -progressistes et traditionnalistes- de l’histoire de l’Eglise mais plus généralement celle du poids de son sens : où allons-nous en tant qu’Eglise ?

Les deux visions -progressistes et traditionnalistes- sont en difficulté vis-à-vis de la crise parce que l’histoire de ces milliers de prêtres qui ont abusé d’enfants et de ces évêques qui les ont couverts est un choc moral aussi bien qu’un choc historique.

La vision progressiste doit expliquer comment, à une époque qui devrait libérer l’Eglise des chaînes de l’institutionalisme, les évêques Vatican II continuent à rester dans le déni et le repli.

Pendant ce temps la vision traditionnaliste doit dépasser son obsession à voir l’histoire de l’Eglise en rose, parce qu’il suffit d’ouvrir la télévision pour entendre ces histoires criminelles et voir l’Eglise comme une entreprise criminelle.

Ce manque tragique de sens de l’histoire est tout à fait visible dans la façon dont des catholiques importants ont réagi quand le pontificat actuel a tenté de corriger la vision politiquement correcte de l’histoire de l’Eglise véhiculée par les catholiques apologétiques et anti-modernité.

Les réactions traditionnalistes à ‘Amoris Laetitia’ (qu’elles présentent comme la fin du mariage catholique) aussi bien celles à la disgrâce de l’ex cardinal T. McCarrick, sont typiques d’une culture catholique étrangère à l’histoire de l’Eglise et collée à une vision idéaliste du catholicisme.

Je dis celà avec tout le respect et l’expérience qui me viennent de mon mariage avec une récente convertie au catholicisme. Il n’est pas surprenant de constater parmi les jeunes et récents convertis au catholicisme le choc produit par le constat du fossé qui existe entre les mythes du catholicisme et les réalités historiques de l’Eglise.

Ce n’est que romantisme de penser que l’Eglise peut et doit lutter pour retrouver un état initial d’innocence qui n’a jamais existé, une Eglise où les choses sont supposées être parfaites.

Ce n’est pas indifférence cynique à la crise des abus. De mon avis au contraire c’est une démarche nécessaire pour voir la lumière au bout du tunnel.

James Joyce a écrit cette phrase célèbre : ‘l’histoire est un cauchemar duquel je tente de me réveiller’. Mais pour l’Eglise catholique il n’y a pas de porte de sortie de l’actuel cauchemar sans prise de conscience de son histoire pour discerner le vrai et le faux du passé de la chrétienté.

 

 

The sex abuse scandal and a lost sense of Catholic history

There is a gap between the cultural myths of Catholicism and the historical reality of the Church

Massimo Faggioli

Massimo Faggioli is an Italian-born professor of historical theology at Villanova University in Pennsylvania and an award-winning author of more than a dozen books

United States

November 21, 2018

The clergy sex abuse crisis has become an integral part of the current narrative of Catholicism. But we are still trying to find precedents in history to make sense of this moment. There are two major hypotheses on the similarities between today’s situation and other periods of turmoil.

The first hypothesis was articulated recently by Cardinal Walter Brandmüller, a well-regarded Church historian who was one of the four cardinals who signed the dubia against Pope Francis. The German cardinal sees a precedent for today’s crisis in the 11th-12th centuries.

It was during this period that St. Peter Damiani, in 1049, urged Pope Leo IX to take strong action against concubinage and homosexuality among the clergy.

Around the same time the laity of Milan rose up and called for similar reforms in what was known as the Pataria or Patarine movement (which has some similarities with the current dynamic between Rome and U.S. Catholics).

Another hypothesis sees a precedent to today’s abuse crisis in the Protestant Reformation of the 16th century due to similarities in the complex interplay between theological, cultural, and geopolitical rifts.

There is no question that these two periods — the 11th-12th centuries and then the 16th century — represented the most important moments of reform in the Church’s structure and ecclesiology in the second millennium leading up to the Second Vatican Council (1962-65).

On the other hand, Church historians tend to be more realistic about the effectiveness and limits of reform.

For instance, it’s true that the there was a forceful movement of itinerant preachers in the 11th century who fought against simony, clerical marriage and the excessive wealth of churchmen.

But it was also met with widespread resistance. In fact, one preacher was nearly lynched by a band of priests’ wives!

Not very different was the situation in the period following the Council of Trent (1545-1563).

In the autumn of 1627 Pope Urban VIII sent an apostolic visitation into the Monastery of Camaldoli in central Italy. The visitor, after interrogating the members of the monastic community, wrote a report on a situation that amounts to a shocking list of crimes.

They included the carrying of weapons of various kinds (handguns and knives), relations with prostitutes of a non-pastoral nature, violations of the vow of chastity and suspicious deaths of members of the monastic community.

These two examples offered here are not meant to give Catholics the impression that ecclesial reform is impossible. Rather, it is a reminder of the urgent need to recover some sense of history in this critical moment for the Church.

Theological shifts

The clerical abuse crisis has shattered the standard narratives that both liberal and conservative Catholics have about the Church.

The inclination of “liberals” to locate the origins of the crisis in the dark ages of pre-modern and pre-Vatican II Catholicism is not very convincing.

While Vatican II did not cause clerical abuse, it also did not stop or prevent the abuse of children from taking place in the same church buildings where the new liturgy was being celebated.

On the other side, the tendency of “conservatives” to see the root of the crisis in the theological shifts following the council ignores the historical fact that abuse goes back at least decades before Vatican II.

.The allegedly causal connection between changes in moral theology, the relaxation of sexual mores and clerical abuse is not supported by what we know about history of abuse in the Church.

A wavering in the sense Catholics have for their own history was already perceptible at the beginning of the abuse crisis.

In February 2004, in the early aftermath of the first explosion of the crisis that followed investigations by the Boston Globe, American Catholic author Paul Elie delivered the “Candlemas Lecture” at Boston College.

“If a certain pilgrimage, an epoch in the history of the Church in these parts, is now coming to an end, it is the pilgrimage that had Vatican II at its center,” Elie said.

“Doctrinally speaking the Church finally entered history, as the council fathers countered several centuries of dogma that situated the Church above history with the affirmation that the Church is the ‘people of God’ on a pilgrimage in time,” he said.

“And yet the practical effect of the Church’s entry into history—in America, at least—was paradoxical and bewildering. Catholics actually became estranged from their history,” Elie argued.

He made a key point that all Catholics — in the United States especially — should still take very seriously: “It is my view that the scandal will inform the pilgrimage of today’s American Catholics the way the Second Vatican Council did the pilgrimage of the generation before ours.”

Elie’s view was far-sighted. On the one hand, the polarization surrounding the interpretations of Vatican II still shape different interpretations of the abuse crisis.

On the other hand, the second phase of the scandal has destabilized our perception of Church history even more than it was possible to imagine in 2004.

Back then the physical frailty of John Paul II (who died in 2005), and his role in vouching for a Church much less divided over Vatican II than it is today, served to protect not only him and his tenure as pope, but also our shared sense of history.

In 2004 it was still unimaginable to see the kinds of division we see today in U.S. Catholicism surrounding the role of the council, as well as that of John Paul II and the papacy itself.

It is one of the unintended consequences of the pontificate of Benedict XVI, which is more complicated than the issue of what he did or failed to do in relation to the abuse crisis.

Benedict’s pontificate had the perverse and unintended consequence of luring a generation of Catholics to the idea that what went wrong after Vatican II was all about “continuity versus discontinuity.” The mystery of evil in the abuse crisis is much more complicated than that and requires stitching back together some sense of a shared history.

Now, in 2018, the second phase of the abuse scandal has demolished any possible buffer between the Church and the urgency to make sense of its recent history.

Post-John Paul II Catholicism has seen a growing instability in the way the Church tells its story.

Progressive and the traditionalist narratives

This is not just the deepening of antagonistic narratives on Church history between two extremes — the futuristic vs. the traditionalist — but also more generally a fraught sense of the trajectories of Catholic history: where are we heading as a Church?

Both the progressive and the traditionalist narratives are struggling with the abuse crisis because the story of the thousands of priests who abused children and the hundreds of bishops who covered that up is a moral shock as much as an historiographical one.

The progressive narrative must explain how, in an age that liberated the Church from the shackles of institutionalism, “Vatican II bishops” continued to act out of institutional retrenchment and denial.

Meanwhile, the traditionalist narrative must overcome its obsession with presenting a rosy picture of Church history, because once one turns on the television it suddenly become a criminal history and the Church is seen as a criminal enterprise.

This tragic lack of a sense of history is quite visible in the way some prominent Catholics have reacted to moments in the current pontificate that represented an attempt to correct the rosy picture offered by the apologists of anti-modern Catholicism.

The traditionalists’ reactions to Amoris Laetitia (which they warned was “the end of Catholic marriage”), as well as to the revelations about disgraced former cardinal Theodore McCarrick, are both typical of a Catholic culture estranged from its own history and absorbed in an idealistic self-narrative of Catholicism.

I will say this with all possible respect and the experience that comes from being married to a recent convert to Catholicism: it is not surprising that one can find in recent and young converts to Catholicism the shock produced by the realization that there is a gap between the cultural myths of Catholicism and the historical reality of the Church.

It’s the romanticism of those who think that the Church can and should strive to recover an original state of innocence that never existed, a Church where things are expected to be finally set aright now.

This is not cynical indifference to the tragedy of the abuse crisis. On the contrary. It’s an approach necessary, in my opinion, to see the light at the end of the tunnel.

James Joyce famously wrote that “history is a nightmare from which I am trying to awake.” But for the Catholic Church there is no exit from the current nightmare without a deeper sense of history that can discern between true and false certainties about the Christian past.

 

 

 

 

 

 

 

[1] Réforme dans la continuité plutôt que dans la rupture, discours du 22 décembre 2005, ndt

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